L'Ombre du Prédateur

Chapitre 2Chapitre 2 – Cadeaux de Sang

L'Ombre du Prédateur

Chapitre 2 – Cadeaux de Sang

1094 motsAlexandre

Le sang des Morales ne sèche jamais assez vite. Il colle aux semelles, s’incruste dans les coutures du cuir et dégage cette puanteur d’abattoir tiède qui empeste l’asphalte mouillé. Une odeur vulgaire. Une odeur de déchet que l’on jette aux ordures.

J’ai essuyé la lame de mon kabar sur le pantalon du cadavre affalé au pied des poubelles industrielles, dans la venelle qui jouxte son immeuble. Mateo. Un lieutenant de seconde zone envoyé par Hector pour repérer les accès, chronométrer ses allées et venues, humer la peur qu’elle laissait flotter derrière elle comme une traînée de poudre. Il croyait avancer sans bruit. Il croyait que la nuit lui appartenait.

Pauvre ordure.

Cette nuit n’appartient à personne d’autre qu’à moi. Et elle encore moins.

D’un geste sec, j’ai tranché le bracelet en acier de sa Rolex. Le métal a cliqueté contre les pavés avant que je ne le ramasse. Le cadran était fêlé, éclaboussé d’un rouge sombre, presque noir sous la réverbération blafarde du lampadaire. Un souvenir. Une pièce à conviction. Une leçon.

J’ai levé les yeux vers le quatrième étage. La lueur jaune de son atelier découpait la verrière industrielle dans la brume d’orage. Même d’en bas, à travers les trombes d’eau qui me glissaient sur le visage et s’infiltraient sous le col de mon manteau sombre, je la voyais. Une silhouette frêle, penchée sur son chevalet, immobile comme une biche qui vient d’entendre la branche craquer sous le pas du loup.

Elle m’a senti. Elle le sait.

Chaque fibre de son corps sait que je respire dans ses angles morts depuis quarante jours. Son instinct est une merveille. Une bête traquée, magnifique et terrifiée, qui sent la mâchoire du piège se resserrer autour de ses chevilles sans parvenir à déterminer d’où viendra le coup. Elle croit que son cauchemar porte le nom du cartel. Elle s’imagine que le pire qui puisse lui arriver est de finir avec une balle dans la nuque pour effacer les dettes et les secrets d’un père incapable.

Elle est tellement naïve.

La mort serait une délivrance trop propre. Trop rapide. Je ne l’ai pas arrachée aux flammes de sa maison pour la laisser pourrir sous deux mètres de terre. Je l’ai gardée en vie pour qu’elle devienne mon sanctuaire, mon obsession, la seule pulsation régulière dans le néant qui me sert d’existence.

Je me suis engagé sous le porche sans faire craquer le gravier. Les portes ne sont rien pour moi. Les serrures multipoints qu’elle a fait installer à prix d’or ne sont que des illusions dérisoires pour rassurer une petite fille effrayée par le noir. J’ai monté les marches quatre à quatre sur la pointe de mes bottes, lourdement, mais avec ce silence d'ombre que des années d'exécutions m'ont imprimé sous la peau. Pas un souffle court. Pas un battement de trop dans ma poitrine.

Mon cœur ne bat que pour une seule chose désormais : orchestrer sa panique.

Arrivé au quatrième palier, la puanteur de la rue a cédé la place à son odeur à elle. L'essence de térébenthine, le lin mouillé, et cette trace subtile de savon à la fleur d’oranger qui flotte toujours autour de sa peau quand la sueur de l'angoisse commence à perler au creux de sa gorge. J'ai fermé les paupières une demi-seconde, inhalant l'air jusqu'à en sentir la brûlure dans mes poumons. C'était toxique. C'était addictif. Un poison lent que je buvais volontairement chaque nuit.

J'ai glissé mes doigts gantés sur le chambranle froid. À l'intérieur, je l'entendais. Son pas précipité, le bruit mat de ses semelles sur le béton ciré, le cliquetis dérisoire du scalpel qu'elle venait de saisir. Elle se croit armée avec une lamelle d'acier de trois centimètres. La pensée a étiré mes lèvres en un rictus sans chaleur. Si je voulais la briser ce soir, je n'aurais même pas besoin d'une arme. Il me suffirait de refermer une seule de mes mains autour de sa nuque fine, d'enfoncer mon pouce sur sa carotide pour sentir son pouls s'affoler, lutter, puis capituler dans un soupir d'abandon.

Mais pas encore. La terreur doit d'abord saturer chaque recoin de son esprit. Il faut que chaque porte qu'elle ferme lui rappelle mon visage, que chaque ombre projetée sur son lit prenne la forme de mes épaules.

J'ai sorti la montre brisée de ma poche. Le sang tiède de Mateo avait maculé le cuir noir de mes gants. Lentement, avec un soin presque chirurgical, j'ai déposé l'objet juste devant le pas de sa porte, en plein centre du paillasson usé. Une marque de propriété. Un avertissement écrit dans la chair de ses ennemis. Hector Morales lui enverra d’autres chiens ; je les égorgerai tous les uns après les autres sur son seuil, jusqu’à ce que le sol soit tellement rouge qu’elle n’ait plus d’autre choix que de sauter dans mes bras pour ne pas s’y noyer.

Un craquement infime est parvenu de l’autre côté du panneau de bois. Elle était juste là. À dix centimètres de moi. Séparée uniquement par deux pouces de chêne et une plaque d'acier.

Je me suis penché en avant. Mon front a presque effleuré la surface peinte. J'ai posé ma paume à plat contre le bois, exactement à l'endroit où, je le savais, sa poitrine battait à tout rompre. À travers la cloison, j'ai perçu son souffle court, cette respiration hachée, brisée par l'horreur pure. Elle avait vu les pênes rétractés. Elle avait compris que son sanctuaire était déjà violé, que mes yeux avaient glissé sur ses toiles, sur ses carnets, sur ses draps froissés pendant qu'elle dormait.

Une vibration sourde a parcouru ma gorge. Un murmure si bas que seule une âme condamnée pouvait en capter la fréquence :

« Regarde le cadeau, petit oiseau. »

Puis, je me suis redressé. Deux pas en arrière, fondant dans l’obscurité de la cage d’escalier au moment précis où le judas s'est obscurci. Je savais ce qu'elle voyait : rien d'autre que le néant d'un couloir sans issue et, sur le sol crasseux, la preuve sanglante que les loups étaient à sa porte.

Le loquet de la porte a tremblé. Le métal a gémi, trahissant la convulsion de ses doigts crispés sur la poignée intérieure. Elle n'osait pas ouvrir, mais elle ne pouvait pas non plus détourner le regard. Sa peur était un fil tendu entre nous deux, une laisse invisible que je tenais d'une main de fer et sur laquelle je tirais, millimètre après millimètre, pour la forcer à ramper vers moi.

Elle tremble. Parfait. La peur la gardera en vie jusqu'à ce que je sois prêt.