L'Ombre du Prédateur

Chapitre 3Chapitre 3 – Le Souffle Froid

L'Ombre du Prédateur

Chapitre 3 – Le Souffle Froid

1301 motsCharlotte

L’acier était froid sous ma paume, mais c’est la montre qui brûlait mes yeux.

La fente de l’entrebâillement n’était pas plus large que trois doigts, bloquée par l’entrebâilleur à chaîne que j’avais arrimé de mes propres mains tremblantes deux semaines plus tôt. Sur le paillasson élimé, le cadran fêlé luisait d’un éclat gras. Ce rouge sombre, épais, ne trompait pas : c'était du sang frais, à peine coagulé dans les interstices des maillons d’or. Et cette odeur. Cette puanteur métallique, mêlée à l’eau d’orage qui s’égouttait lentement le long de la cage d’escalier déserte.

La terreur m’avait noué le ventre d’un coup de serpe.

Mateo. Je reconnaissais cette montre vulgaire, ce boîtier surdimensionné que le cousin d’Hector Morales arborait toujours lorsqu’il venait racketter l’atelier de reliure de mon père avant le massacre. Les tueurs du cartel étaient là. Dans ma rue. Devant ma porte.

Et quelqu’un l’avait dépecé pour moi.

*Regarde le cadeau, petit oiseau.*

La voix n’avait pas été une illusion auditive. Ce murmure rauque, grondant au ras du panneau de chêne, avait fait vibrer le bois jusqu’à mes tempes. Il n’était pas parti. Même dans ce silence de tombeau où ne résonnait que la cadence frénétique de mes pulsations, je sentais son souffle peser sur l’air, un courant d'air glacial et vénéneux qui s’infiltrait sous la rainure du seuil.

Je refermai la porte d’un coup sec. Les trois tours de clé grinçèrent comme des condamnations à mort. Mon dos heurta le panneau de blindage, mes jambes flanchèrent et je glissai jusqu’au ciment froid. Mes mains, crispées sur le scalpel de restauration, étaient secouées de spasmes si violents que la lame effleura mon jean, manquant d’entailler ma chair.

*Fuir. Il faut fuir maintenant.*

Pas demain. Pas au lever du jour. Les monstres s’entretuaient sur mon palier, et celui qui venait de laisser cette relique sanguinaire n’était pas un sauveur. C’était un prédateur bien plus patient, bien plus méticuleux, un être capable d'effacer des vies dans l’ombre avant de venir respirer le parfum de mon angoisse à travers une serrure crochetee. Si je restais ici une heure de plus, il ne se contenterait plus de déposer des morceaux d'hommes morts à mes pieds. Il entrerait. Il me prendrait.

Je me relevai d’un bond, le souffle court, déchirée entre la nausée et une décharge d’adrénaline pure qui me brûlait les yeux.

Je courus vers le fond de l’atelier. La lampe d’architecte découpait la pièce en ombres monstrueuses, projetant les châssis de toile comme des échafaudages prêts à s'abattre sur moi. Je balançai un grand sac de voyage en toile noire sur la table de désacidification. Mes mouvements étaient saccadés, fébriles, guidés par la panique animale de la bête acculée.

Deux pulls sombres. Un pantalon de rechange. Une bouteille d’eau. Rien de superflu. Pas de souvenirs. Les photos de mon frère et de mon père avaient déjà brûlé dans l’incendie criminel six mois plus tôt ; je n’avais plus d’histoire, je n’avais plus d’ancêtres, je n’étais qu’un corps qui refusait obstinément d'arrêter de battre.

Mes doigts volèrent vers la plinthe située derrière l’étagère des pigments minéraux. Un recoin minuscule, invisible sous une épaisse couche de poussière de blanc de Meudon. C’était là que je conservais ma seule ligne de vie : une liasse de billets de cent euros — mes dernières restaurations payées sous le manteau, près de quatre mille euros — et mon passeport espagnol, le seul document officiel qui ne portait pas encore le tampon de la tutelle judiciaire ou des avis de recherche officieux d’Hector.

Je tirai sur la latte de bois. Elle résista d'abord, puis céda dans un craquement sec de menuiserie sèche.

Je plongeai ma main dans le noir du double-fond.

Rien.

Mes doigts nus ne rencontrèrent que le vide rugueux de la brique plâtrée. Pas de pochette en cuir. Pas de papier gaufré sous la pulpe de mes pouces. Pas l’épaisseur rassurante du papier-monnaie retenu par un élastique.

L’air se figea instantanément dans mes poumons, transformé en verre pilé.

« Non… non, non, non… »

Le chuchotement m’échappa dans un hoquet étranglé. À genoux sur le béton dur, j’enfonçai mon bras jusqu’au coude dans l’interstice, mes ongles raclant désespérément la poussière jusqu’à s’arracher le vernis et entamer la pulpe de mes doigts. La douleur vive ne fit qu’attiser le brasier de mon affolement.

Rien. Le néant absolu.

Un courant d’air traversa l’atelier, glacial, soulevant un pan de bâche plastique qui ondula dans la pénombre avec le frémissement d'un linceul. Un frisson violent secoua mes épaules, descendant le long de ma colonne vertébrale pour m’engourdir le bassin. Ce n'était pas un cambriolage ordinaire. Un voleur aurait saccagé la pièce, renversé les solvants, fouillé les tiroirs, éventré les toiles à la recherche d’objets de valeur.

Ici, tout était à sa place millimétrée. Les flacons de vernis dammar alignés par ordre de viscosité. Les pinceaux en poil de martre séchés la tête en haut. Tout était immaculé.

Sauf ma liberté, méthodiquement amputée.

Il savait. Il connaissait cette cachette. Il était venu ici pendant mon sommeil, ou pendant que je faisais trois courses au marché en bas. Il avait marché sur ces lattes avec le silence d'un félin, s'était penché exactement là où j'étais agenouillée, avait glissé ses grandes mains dans mon secret le plus intime pour m'en dépouiller sans laisser la moindre trace d'effraction.

Une vague de sueur froide jaillit entre mes omoplates, immédiatement suivie d'une chaleur vénéneuse qui me noua les cuisses. Cette intrusion dépassait la terreur ; elle avait la violence perverse d'une main passée sous mes vêtements alors que je dormais. Il m'avait désarmée. Il m'avait déshabillée de toutes mes défenses sans même avoir eu besoin de me toucher.

*La gare.*

Mon cerveau de proie chercha une issue de secours avec l'énergie du désespoir. Il me restait ma carte de crédit, un fond de compte suffisant pour un aller simple en train de nuit vers la frontière italienne. N'importe où. Une cabine couchette, un contrôleur, la foule anonyme d'une gare internationale pour diluer sa traque.

Je me précipitai vers mon sac à main, abandonné sur le tabouret de travail. Mes mains tremblaient si fort que je manquai de le faire tomber. J'ouvris le compartiment zippé dans un geste convulsif.

Mon portefeuille était là. Mais lorsqu'il glissa entre mes doigts, il était d'une légèreté sinistre.

Pas de carte bancaire. Pas de monnaie. Seules mes cartes de visite professionnelles de restauratrice d'art, blanches, impeccables, et quelques reçus de papeterie.

Mon souffle devint une plainte rauque, hachée. Je renversai le sac entièrement sur la table. Des tubes de fusain, un paquet de mouchoirs froissé, mes clés d'atelier inutiles, une lime à ongles en carton. Tout roula sur le zinc froid.

Rien d'autre.

La sensation d'être prise au piège dans une cloche de verre se referma sur ma gorge avec la force d'un étranglement. La panique me soulevait le cœur, me coupant la salive, tandis que le tambourinement de la pluie contre la verrière semblait applaudir mon impuissance. Je me sentais nue. Traquée jusque dans les replis de mon intimité par un esprit froid qui anticipait chacun de mes réflexes, chacune de mes échappatoires, pour les condamner une à une avant même que j'aie eu le temps d'y songer.

Mes yeux s'accrochèrent alors à la doublure intérieure du sac vide.

Une petite silhouette sombre s'y détachait, coincée dans le pli de satin déchiré.

Un carré de papier cartonné, noir mat, découpé aux angles parfaits, qui n'avait jamais été là une heure plus tôt.

J'avançai deux doigts gourds. Le contact du papier me fit l'effet d'une décharge électrique, comme si une lame invisible s'était posée contre ma carotide. D'une écriture blanche, fluide, d'une fermeté élégante et tranchante comme du fil de fer barbelé, un message manuscrit m'attendait.

Au fond de mon sac vide, un post-it noir avec un seul mot : Reste.