L'Ombre du Prédateur
Chapitre 1 • Chapitre 1 – Les Yeux dans le Noir
Chapitre 1 – Les Yeux dans le Noir
Deux heures du matin. L’atelier ne sentait que l’essence de térébenthine, le vernis à retoucher et cette poussière de plâtre centenaire qui s’infiltrait sous les ongles comme une cendre froide. La ville dehors n’existait plus. Seule comptait la pluie, écrasée contre la verrière industrielle avec la violence d’un avertissement sourd. Un rythme lent, lourd, presque régulier, qui couvrait à peine le bruit de ma propre respiration.
J’ajustai la loupe binoculaire sur mon front. Sous mes doigts gantés de latex blanc reposait une toile anonyme du XVIIe siècle, un martyre oublié où un saint sans visage voyait sa chair ouverte par des mains sans pitié. Le pigment d’origine s’écaillait le long du flanc, une plaie d’ocre et de garance que je m’efforçais de combler millimètre par millimètre avec la pointe d’un pinceau martre numéro zéro. Un travail d’automate. Une mécanique millimétrée qui aurait dû anesthésier mon cerveau, neutraliser la panique résiduelle qui me rongeait depuis six mois, depuis cette nuit d’asphalte et de sang où les Morales avaient massacré mon père et mon frère dans notre salon avant d’y mettre le feu.
Mais ce soir, la térébenthine ne suffisait plus à masquer l’autre odeur.
Une odeur imperceptible pour quiconque n’avait pas vécu en sursis : le cuir humide, la pluie froide, et cette note métallique, presque électrique, d’un prédateur tapi dans un angle mort.
Ma main s’arrêta au-dessus de la toile. Le pinceau resta suspendu à un millimètre de la matière brute.
Rien n’avait bougé. Aucun craquement de plancher. Pas même le bruissement d’un vêtement contre une cloison de briques. Et pourtant, la peau de ma nuque se hérissa d’un coup sec. Ce n’était pas une sensation diffuse, c’était une morsure thermique. Un regard. Un poids invisible, lourd comme du plomb fondu, braqué exactement entre mes deux omoplates.
*Il est là.*
La certitude frappa mon estomac avec une brutalité viscérale. Mon cœur s’emballa d’un battement syncopé, tapant contre mes côtes avec une force si violente que j’eus l’impression d’entendre l’écho du sang pulser dans mes tympans. L’air de la pièce devint subitement trop dense, raréfié, presque impossible à aspirer sans brûler la trachée.
Je ne bougeai pas d’un pouce. J’avais appris, au cours des dernières semaines, que les proies qui gesticulent meurent plus vite.
Depuis trois semaines, il y avait ces anomalies. Des détails infimes qu’un flic ou un psychiatre aurait balayés d’un revers de main : un tube de pigment déplacé de deux centimètres sur l’étagère en métal, l’ampoule du palier dévissée avec une précision chirurgicale, l’odeur de tabac noir et de pluie qui flottait parfois dans la cage d’escalier au petit matin, alors que personne d’autre n’habitait ce dernier étage d’un hangar désaffecté. Et surtout, cette ombre. Cette présence silencieuse, constante, qui marchait dans mes pas sans jamais laisser d’empreintes.
Je fermai les paupières une seconde, luttant contre la nausée. *Respire. Fais ton geste. Ne montre rien.*
Mes doigts tremblaient imperceptiblement sous le latex. Je reposai le pinceau sur le rebord du chevalet, produisant un cliquetis minuscule qui parut résonner dans toute la pièce comme un coup de feu. Lentement, avec une lenteur calculée pour dissimuler la terreur animale qui me vrillait les entrailles, je retirai mes gants. La sueur avait rendu mes paumes moites et glacées.
Mes yeux dérivèrent vers la gauche, vers la petite baie vitrée dont le tain noir renvoyait mon propre reflet blafard, éclairé par la lampe halogène d'architecte. Derrière moi, la pièce s’enfonçait dans des ténèbres épaisses. Les rangées de toiles empilées, les châssis nus dressés comme des potences, les bâches plastiques suspendues qui formaient des rideaux spectraux dans les coins non chauffés.
Rien. Juste du noir.
Mais le noir respirait.
Je le sentais. Cette façon perverse d’occuper l’espace, d’avaler la pénombre pour la rendre plus suffocante encore. Ce n’étaient pas les hommes d’Hector Morales. Les sicarios du cartel ne prenaient pas le temps d’observer, ils ne s’attardaient pas dans l’obscurité à savourer l’agonie psychologique de leur cible : ils enfonçaient les portes, vidaient leurs chargeurs, tranchaient les gorges et repartaient avec un trophée. Eux étaient des bêtes sauvages.
Ce qui se tenait derrière moi, tapi dans les boyaux de cet atelier, était pire. C’était un collectionneur. Quelqu’un qui prenait un plaisir froid, méthodique, presque voluptueux à me voir me décomposer à petit feu sous son microscope invisible.
Une goutte de sueur froide glissa entre mes seins, provoquant un frisson involontaire qui me parcourut l'échine. Le contraste était insoutenable : la panique me glaçait le sang, mais une vague de chaleur perverse, une montée d'adrénaline pure et toxique me brûlait les tempes. Être traquée ainsi, avec cette constance maniaque, créait une tension si aiguë qu'elle en devenait physique, une pression presque charnelle sur ma gorge, comme si deux mains invisibles testaient la résistance de ma trachée.
Je fis mine de ranger mes outils. Mes doigts glissèrent sur l’établi jusqu’au manche en bois d’un scalpel de restauration à lame interchangeable. L’acier était court, neuf, tranchant comme un rasoir. Je refermai ma paume dessus, le camouflant dans le pli de ma manche ample en coton gris. Le métal m'offrit une illusion dérisoire de contrôle.
« Qui est là ? » murmurai-je.
Ma voix n'était qu'un souffle écorché, immédiatement dévoré par le vacarme de l'averse sur le zinc. Personne ne répondit. Bien sûr. L'ombre ne parlait pas. Elle attendait. Elle se nourrissait du tremblement de mes lèvres, du rythme affolé de mon pouls qui battait la chamade à la base de mon cou, visible sous la lumière crue de la lampe.
Je me levai. Le tabouret grinça sur le ciment ciré. Chaque pas que je fis vers le fond de l'atelier me coûta une quantité astronomique d'énergie, comme si je marchais contre un courant d'eau glacée. Je devais quitter cet endroit. Descendre les quatre étages, rejoindre la rue, me fondre dans la nuit, fuir cette ville qui n'était plus qu'un cercueil à ciel ouvert.
Je contournai l'îlot central. Mes yeux scrutaient les angles morts, les interstices entre les armoires à plans en chêne massif. L’obscurité semblait se condenser autour des étagères. Un courant d'air anormalement froid, chargé d'une odeur d'ozone et de bitume mouillé, me frappa les chevilles.
Mon regard tomba sur la porte de sortie.
Une lourde porte blindée, posée à mes frais avec mes dernières économies après la mort de mon père. Trois pênes dormants en acier trempé. Une serrure de haute sécurité à clé non reproductible.
Avant de m’asseoir au chevalet à vingt-deux heures, j’avais tourné la clé trois fois. J’avais tiré la poignée pour vérifier, comme chaque soir, quatre fois de suite, jusqu'à en avoir mal aux articulations. C'était mon rituel, mon seul rempart contre l'enfer.
Je m'approchai, le scalpel serré si fort dans ma main que le tranchant commença à entailler le tissu de ma manche.
La poignée en laiton était baissée à mi-course. Les pênes étaient rétractés dans leur gâche, luisants d'une graisse neuve.
La serrure de la porte blindée, que j'avais pourtant verrouillée de l'intérieur, était ouverte.

