Péchés de Sang
Chapitre 2 • Chapitre 2 – Le Sang Froid
Chapitre 2 – Le Sang Froid
L’odeur du sang frais possède une signature métallique singulière, une âcreté cuivrée et chaude qui s’accroche insidieusement au palais pour réveiller les instincts les plus primitifs enfouis sous le vernis de la civilisation. Dans le sous-sol insonorisé de cet entrepôt désaffecté des docks, cette odeur était reine, saturant l’air lourd et humide d’une promesse de mort inéluctable. Je me tenais immobile, parfaitement silencieux au centre de la pièce, laissant le chaos auditif de l'agonie glisser sur moi sans jamais m'atteindre.
À trente-deux ans, mon nom, Dante Morretti, suffisait à vider une rue de ses habitants ou à faire trembler les politiciens les plus arrogants de la côte Est, mais je n'en tirais aucune vanité humaine. Le pouvoir n'était pas une parure, c'était une nécessité absolue, une architecture brutale qu'il fallait consolider chaque jour dans le sang. C'était la raison pour laquelle, dans le milieu, on me surnommait « L'Architecte » : mes plans étaient réputés meurtriers, millimétrés et absolument infaillibles. Rien n'était laissé au hasard. Ni les alliances, ni les trahisons, et encore moins les exécutions.
À mes pieds, agenouillé sur la dalle de béton poisseuse, un homme pleurait. Il haletait, crachant un mélange de salive et de sang poisseux, le visage tuméfié par les coups précis et méthodiques de mes hommes de main. C'était un mauvais payeur, un maillon faible qui avait cru pouvoir détourner une cargaison d'armes destinée au syndicat pour éponger ses propres vices. Je le regardais de haut, mon visage figé dans une immobilité de prédateur, le genre de calme plat et absolu qui terrifiait bien plus que la colère.
Mes mains, gantées de cuir noir d'une souplesse irréprochable, pendaient le long de mon costume trois pièces en laine froide, taillé sur mesure à Milan. Pas une seule goutte d'hémoglobine n'avait entaché le tissu sombre de mon pantalon. Je ne me salissais jamais directement les mains avec des déchets de cette envergure. Mon rôle consistait à superviser, à incarner l'implacabilité de la Famille Morretti, à être le juge et le bourreau silencieux d'une cour où la clémence n'avait aucune place.
— Don Morretti... je vous en supplie... pitié...
La voix de l'homme n'était plus qu'un gargouillement misérable, une plainte aiguë et pathétique qui m'arracha un rictus de pur dégoût. Je méprisais viscéralement les faibles. Je méprisais ceux qui n'assumaient pas le prix de leurs ambitions, ceux qui s'effondraient à la première douleur, suppliant pour une vie qu'ils avaient eux-mêmes misée et perdue. La faiblesse était une maladie infectieuse, une gangrène qu'il fallait amputer à la racine avant qu'elle ne corrompe l'ensemble du corps.
Je le savais mieux que quiconque. J'avais appris cette leçon dans les larmes et la violence à l'âge de dix-neuf ans, le jour où j'avais dû abattre mon propre frère aîné d'une balle entre les deux yeux. Il avait trahi notre sang, vendu nos secrets pour une chimère, et j'avais dû l'exécuter moi-même pour sauver le syndicat de la destruction totale. Ce jour-là, j'avais creusé une tombe pour lui, et une autre pour la partie de moi qui ressentait encore de la compassion. Depuis cet instant fondateur, j'avais consciencieusement compartimenté mes émotions, enfermant chaque sentiment humain dans un coffre-fort intérieur, car j'avais compris que l'attachement était une faille, une faiblesse fatale qui permettait à l'ennemi de vous détruire.
— Tu as volé ce qui appartenait à la Famille, déclarais-je enfin, ma voix résonnant bas, calme, presque hypnotique dans la froideur de la cave. Et dans notre monde, le vol se paie par un retrait équivalent. Tu as pris mon argent. Je prends ta respiration. C'est une simple équation mathématique.
L'homme se mit à sangloter plus fort, secouant la tête de droite à gauche, cherchant le regard vide de mes soldats qui l'encadraient, l'arme au poing. Mais il n'y avait aucune pitié à trouver ici. Seulement l'écho de sa propre stupidité.
Pendant qu'il s'égosillait en prières inutiles, mon esprit s'évada de cette cave sordide. Je laissai le bruit de fond s'estomper pour me concentrer sur une autre transaction. Une équation bien plus complexe et stimulante. La véritable raison pour laquelle j'expédiais cette exécution ce soir.
J'attendais le paiement d'une autre dette. Une dette bien plus ancienne, bien plus personnelle, et infiniment plus savoureuse.
De Luca. Un autre joueur pathétique, un autre faible rongé par ses vices, mais celui-ci avait quelque chose que je désirais par-dessus tout. J'avais tissé ma toile autour de lui avec la patience d'une araignée venimeuse. J'avais racheté ses créances, fermé les yeux sur ses mensonges ridicules, gonflé artificiellement sa dette jusqu'à ce qu'il suffoque sous le poids de son incompétence. Je l'avais acculé, méthodiquement, froidement, ne lui laissant qu'une seule et unique porte de sortie. Le contrat.
Mon esprit était déjà tourné vers l'arrivée de la fille de De Luca. Sienna.
Rocco était actuellement en train de récupérer mon dû. La pensée de son arrivée imminente dans mon territoire provoqua un frisson froid, purement prédateur, le long de ma colonne vertébrale. Je n'avais jamais posé les yeux sur elle en chair et en os, seulement sur des photographies volées, des dossiers d'investigation compilés par mes sbires. Une civile. Une restauratrice de tableaux anciens à la vie discrète, presque invisible. Une sainte innocente au milieu de la fange de son père.
Je n'avais que faire de l'innocence. Ce que je voulais, c'était posséder la chair de la chair de l'homme que je m'apprêtais à ruiner. Je voulais utiliser Sienna pour punir son père, la briser pour lui montrer le véritable coût de sa stupidité, et m'en servir comme pion politique pour asseoir ma domination. Elle était mon exigence. Le prix du don. Elle m'appartenait désormais, corps, âme et esprit, scellée par une dette irrévocable qu'elle ne pourrait jamais fuir.
— Don... Morretti... ma femme... mes enfants... balbutia l'homme au sol, me ramenant brutalement à l'humidité sanglante de la cave.
Je baissai les yeux vers lui, mes paupières lourdes de lassitude. L'entendre invoquer sa famille ne fit qu'attiser le brasier de glace qui me tenait lieu de cœur. De Luca aussi avait une famille. De Luca aussi avait une fille. Et il l'avait vendue pour sauver sa propre peau sans une once d'hésitation. Les hommes étaient tous les mêmes : des lâches qui se cachaient derrière les jupes de leurs femmes quand l'Enfer venait frapper à leur porte.
Je levai lentement ma main droite, retirant le gant de cuir avec une grâce mesurée. La lumière crue des néons accrochés au plafond de béton se refléta sur l'or massif et la pierre sombre de ma bague. Le sceau de la Famille Morretti. Je passai mon pouce nu sur le métal froid, ajustant machinalement la chevalière autour de mon annulaire. C'était mon rituel. Une habitude ancrée dans ma chair. Je n'ordonnais jamais la mort sans sentir le poids de mon héritage et le sceau de ma famille s'aligner parfaitement sur mon os.
Mes hommes de main reconnurent le geste. Ils se raidirent, levant le cran de sûreté de leurs armes avec un cliquetis métallique qui résonna dans le silence soudain de la pièce. L'homme au sol comprit lui aussi. Ses yeux s'exorbitèrent, sa bouche s'ouvrant sur un cri silencieux.
J'ajustai la chevalière une dernière fois, l'expression figée dans une indifférence de marbre.
— Fini de jouer, murmurai-je.
Je fis un bref signe de la tête, à peine perceptible.
La détonation fut assourdissante dans l'espace clos. Une seule balle, tirée à bout portant à l'arrière du crâne. Le corps de l'homme s'affaissa instantanément vers l'avant, s'écrasant lourdement sur le béton poisseux avec un bruit mat et répugnant. Une mare sombre, presque noire sous l'éclairage artificiel, commença immédiatement à s'étendre autour de sa tête disloquée, rejoignant la rouille et la crasse de la pièce.
Le silence qui s'ensuivit ne fut troublé que par le tintement métallique de la douille brûlante ricochant sur le sol.
Je ne cillai pas. Mon rythme cardiaque n'avait pas accéléré d'une fraction de battement. Je remis lentement mon gant de cuir sur ma main droite, recouvrant ma chevalière, enfouissant le monstre sous la soie et le luxe de mon apparence extérieure. L'exécution de ce mauvais payeur n'était qu'une vulgaire formalité administrative, un nettoyage nécessaire des écuries du syndicat.
Dans la poche intérieure de mon veston, mon téléphone vibra d'un seul coup sec.
Je le sortis, l'écran illuminant brièvement l'obscurité de la cave. Un message crypté de Rocco. Un seul mot, efficace et lourd de promesses : *Acquise*.
Un rictus froid étira le coin de mes lèvres. Le piège venait de se refermer avec un claquement sec et définitif. Elle était en route. La petite restauratrice d'art, arrachée à son confort illusoire, plongée de force dans mes ténèbres. Je pouvais presque sentir la panique qui devait l'animer, l'odeur de sa peur qui devait saturer l'habitacle de la voiture de mon Consigliere. J'imaginais ses grands yeux, ses mains tremblantes. J'allais briser ses barrières, l'une après l'autre, jusqu'à ce qu'il ne reste d'elle que ce que je déciderais d'en faire.
Je rangeai le téléphone dans ma poche, lissant le tissu de mon veston d'un geste précis, avant de tourner les talons vers la porte en acier blindé qui menait à l'air libre. L'atmosphère de cet abattoir commençait à m'ennuyer profondément, et mes pensées étaient désormais totalement tournées vers l'arrivée de ma captive.
Je m'arrêtai sur le seuil, jetant un dernier regard par-dessus mon épaule. Le cadavre gisait dans son propre sang, inutile, pathétique, déjà oublié par l'histoire. Mes deux soldats attendaient mes derniers ordres, silencieux et obéissants comme les chiens de garde qu'ils étaient.
Je fixai la flaque rougeoyante, l'esprit déjà perdu dans la confrontation électrique qui m'attendait dans mon bureau de verre.
— Nettoyez ça, ordonnai-je d'une voix dépourvue de la moindre inflexion. Ma nouvelle invitée a le cœur fragile.

