Péchés de Sang

Chapitre 3Chapitre 3 – La Dette de Sang

Péchés de Sang

Chapitre 3 – La Dette de Sang

1844 motsCharlotte & Alexandre

Le trajet s’était déroulé dans un silence de tombeau, une asphyxie lente et méthodique qui m’avait engourdie jusqu’à la moelle. Rocco Vanni n'avait pas prononcé un mot de plus depuis mon appartement dévasté. Il s'était contenté de m'escorter de force jusqu'à une berline aux vitres teintées, sa main de fer ancrée juste au-dessus de mon coude, m'interdisant la moindre tentative de fuite. À présent, mes bottines résonnaient de manière saccadée sur le marbre sombre d'un couloir interminable. Nous étions au cœur de la forteresse de verre et d'acier qui servait de siège au pouvoir des Morretti.

Tout ici transpirait l'argent sale blanchi sous le vernis du luxe absolu. Les lumières étaient froides, les murs dépouillés, et les hommes en costume postés à chaque intersection me dévisageaient avec la neutralité terrifiante de ceux qui ont l'habitude d'effacer des vies sans sourciller. La panique, une bête féroce aux griffes acérées, lacérait les parois de mon estomac. Je luttais pour respirer, l'air semblant soudain trop rare, trop lourd pour mes poumons atrophiés.

Mes ongles trouvèrent frénétiquement l'intérieur de mon poignet gauche. Je le grattai avec acharnement, punissant ma propre chair pour tenter de focaliser mon esprit sur une douleur familière et contrôlable, un tic nerveux qui me trahissait chaque fois que la peur menaçait de me submerger. La peau était déjà à vif, cuisante, mais je ne pouvais m'arrêter.

Rocco s'immobilisa devant une double porte monumentale aux poignées de laiton brossé. Il ne frappa pas. Il poussa simplement le lourd battant en chêne massif et s'écarta pour me laisser passer, son éternel sourire sarcastique étirant ses traits.

— Le Don vous attend, murmura-t-il, la voix nimbée de volutes de fumée froide.

Je déglutis péniblement, ravalant le nœud d'angoisse qui m'étranglait, et franchis le seuil.

J'avais été amenée de force dans ce bureau, mais au moment où mes yeux se posèrent sur la pièce, toute velléité de résistance physique s'évapora, aspirée par le vide glacial qui y régnait. C'était un vaste espace, dominé par d'immenses baies vitrées offrant une vue vertigineuse sur les lumières nocturnes de la ville, une ville qui lui appartenait tout entière. Le bureau en lui-même, une imposante dalle de verre sombre, trônait au centre, dépouillé de toute fioriture.

Et derrière ce bureau, se tenait l'abîme incarné.

Dante Morretti.

Le choc des auras fut instantané, physique, presque violent. La mienne, chaotique, vibrante de terreur et d'instinct de survie ; la sienne, d'une densité insoutenable, noire et dévorante. Il était debout, tourné de trois quarts vers la baie vitrée, la ville s'étendant à ses pieds comme un royaume soumis. Lorsqu'il pivota lentement vers moi, la température de la pièce sembla chuter de plusieurs degrés.

Il n'était pas seulement imposant par sa carrure athlétique moulée dans un costume d'une coupe irréprochable. Il émanait de lui une immobilité fascinante, terrifiante. C'était l'immobilité parfaite d'un prédateur apex, attendant que sa proie commette l'erreur fatale de s'agiter. Ses yeux, d'un noir abyssal, ne portaient aucune trace d'humanité. Ils m'enveloppèrent, me jaugèrent, me disséquèrent en une fraction de seconde, dépouillant mon âme de ses moindres défenses.

Une chaleur basse, inappropriée et traîtresse, s'alluma soudain au creux de mon ventre sous l'intensité de cette scrutation. Mon cœur battait si fort contre mes côtes que j'eus l'impression que le son résonnait sur les parois de verre.

Je tremblais. Mon corps entier me hurlait de reculer, de fuir, de pleurer, de détourner le regard face à ce monstre de la côte Est. Mais je relevai le menton, verrouillant mes mâchoires. Je plongeai mes yeux dans les siens et refusai catégoriquement de les baisser. Mon insolence silencieuse était mon dernier rempart, la seule chose qu'il ne pourrait pas m'arracher de force.

Il pencha très légèrement la tête sur le côté, enregistrant mon défi muet. Un éclair de pure fascination, sombre et coupant, traversa ses pupilles d'obsidienne.

Il leva une main, lente, majestueuse, et de son pouce, il ajusta machinalement la lourde chevalière qui ornait son annulaire droit. Le sceau de la famille Morretti accrocha la lumière blafarde des néons de la ville. Le frottement métallique résonna comme le cliquetis d'une arme qu'on arme.

— Sienna De Luca, prononça-t-il.

Sa voix. C'était un frisson sombre glissant sur la peau nue, un timbre grave, velouté, mais chargé d'une autorité si absolue qu'elle en devenait écrasante. Entendre mon prénom s'échapper de ses lèvres provoqua une myriade de frissons le long de ma colonne vertébrale.

— Où est mon père ? réussis-je à articuler.

Ma voix, bien que chevrotante, parvint à briser le silence étouffant.

Dante contourna lentement son bureau de verre avec la fluidité dangereuse d'une panthère en chasse. Chaque pas qu'il faisait réduisait la distance entre nous, avalant l'oxygène de la pièce, saturant l'air d'une odeur enivrante de bergamote, de cuir froid et d'une masculinité agressive.

— Toujours à poser les mauvaises questions, murmura-t-il en s'arrêtant à moins d'un mètre de moi. Votre père n'a aucune importance, *piccola*. Il n'est que le moyen pitoyable par lequel vous avez atterri dans cette pièce.

Il était si proche que je devais basculer la tête en arrière pour maintenir le contact visuel. L'oppression qu'il exerçait n'était pas seulement psychologique, elle était physique. Son aura me compressait, m'attirant inexorablement dans son orbite gravitationnelle destructrice. Mes ongles continuèrent de martyriser la peau de mon poignet, le grattant à en faire perler une infime goutte de sang.

Son regard noir tomba sur ma main frénétique. Sans crier gare, avec une rapidité fulgurante qui me coupa le souffle, ses doigts chauds et puissants se refermèrent sur mon poignet gauche. Sa prise n'était pas douloureuse, mais elle était d'une fermeté absolue, une entrave de chair et d'os qui immobilisa mon geste instantanément. Un courant électrique, fulgurant et brûlant, remonta le long de mon bras au contact de sa peau sur la mienne.

— Ne vous mutilez pas dans mon bureau, ordonna-t-il d'une voix basse, presque suave. Chaque goutte de votre sang m'appartient désormais. Je n'aime pas le gaspillage.

Il relâcha mon bras avec une lenteur calculée, ses doigts effleurant ma peau meurtrie avec une douceur perverse avant de s'éloigner. Je haletai imperceptiblement, mon poignet me brûlant comme s'il m'avait marquée au fer rouge.

— Je ne vous appartiens pas, sifflai-je, la terreur cédant une fraction de seconde la place à une colère viscérale. Mon père a des dettes de jeu, je le sais. Dites-moi combien. Je travaillerai jour et nuit. Je vendrai tout ce que je possède, je...

— Arrêtez de vous fatiguer, la coupa-t-il brutalement, sa voix tranchant l'air comme un couperet.

Il se détourna, me tournant le dos pour revenir vers son bureau. L'absence soudaine de sa chaleur me laissa paradoxalement chancelante, vidée de mes forces. Il prit un dossier fin, recouvert de cuir noir, et le laissa glisser sur la surface vitrée.

— Votre père ne me doit pas d'argent, Sienna. L'argent est une commodité pour les pauvres et les usuriers de caniveau. Il a joué avec mon honneur, avec mes cargaisons, avec des secrets qui pourraient faire basculer des empires. Il a hypothéqué une vie qu'il n'avait pas les moyens de racheter. La sienne.

Il tapota le dossier de l'index. Un bruit sec, définitif.

— Mais je suis un homme miséricordieux. J'ai accepté de transformer sa condamnation à mort en une simple... dette.

Le nœud dans ma gorge se resserra jusqu'à m'empêcher de respirer. Mes yeux dérivèrent vers le dossier noir. Le contrat.

— Une dette ? répétai-je, la voix n'étant plus qu'un souffle tremblant. Quel genre de dette ?

Dante Morretti plongea ses pupilles d'obsidienne dans les miennes. Il n'y avait aucune pitié, aucune chaleur, seulement une promesse de possession totale, une avidité monstrueuse qui menaçait de m'engloutir.

— Une dette de sang, déclara-t-il avec la froideur d'un juge prononçant une sentence irrévocable.

La réalité s'effondra autour de moi. Une dette de sang. Dans le lexique impitoyable de la mafia, cela signifiait que je n'étais pas là pour éponger des chiffres sur un carnet. J'étais le paiement. Ma vie, mon corps, ma liberté, mon intégrité physique. Il voulait m'asservir, m'enfermer dans sa toile, me dévorer pour se venger de l'affront de mon père. J'allais devenir la chose de l'homme le plus sanguinaire de la ville.

— Lisez-le, m'intima-t-il d'un ton sans réplique.

Je m'avançai, les jambes flageolantes, incapable de résister à l'attraction morbide de ce document. J'ouvris le dossier. Une seule page, épaisse, immaculée. Des clauses tapées à la machine, d'une froideur juridique terrifiante, stipulant ma cession volontaire, mon renoncement total à toute liberté de mouvement, de communication, et mon obéissance absolue au Don de la Famille Morretti. En échange, la vie de mon père serait épargnée. C'était un pacte avec le Diable, rédigé en bonne et due forme.

Mes mains tremblaient si violemment que le papier frissonna sous mes doigts. J'allais mourir ici. Non pas physiquement, mais spirituellement. L'idée de me soumettre, de perdre ce contrôle méticuleux que je maintenais sur mon existence depuis l'abandon de ma mère, était la chose la plus effrayante que j'aie jamais affrontée.

Je relevai les yeux vers lui, mes prunelles brillantes de larmes de rage refoulées. Il m'observait en silence, savourant silencieusement le goût de ma panique, se repaissant de mon désespoir avec la voracité d'un dieu cruel.

— Vous êtes un monstre, chuchotai-je avec ferveur.

Un sourire dur, dépourvu de toute humanité, étira ses lèvres parfaites.

— Je suis la seule chose qui se dresse entre votre père et la morgue, rétorqua-t-il avec une brutalité qui m'arracha un frisson. Signez, Sienna. Ou repartez par la porte que vous venez de franchir et préparez l'enterrement de votre précieux géniteur. Je vous laisse le choix de votre propre ruine.

Je regardai le bas de la page. Une ligne pointillée, vierge. Mon arrêt de mort. Mon estomac se contorsionna douloureusement. J'avais passé ma vie à le protéger. Je ne pouvais pas le laisser mourir, même si c'était un lâche, même s'il m'avait jetée en pâture à ce loup en costume croisé.

Dante contourna à nouveau le bureau. Sa présence écrasante m'enveloppa une fois de plus. Il s'arrêta tout près, à frôler mon épaule, son souffle chaud caressant la naissance de ma joue. Il glissa une main dans la poche intérieure de sa veste.

Je cherchai frénétiquement un stylo sur le bureau de verre, prête à en finir, prête à signer mon âme au diable pour fuir cette proximité asphyxiante et cette tension électrique qui menaçait de me consumer. Mais la surface était vide.

Dante retira lentement sa main de sa veste. Entre ses doigts fins et puissants, il ne tenait pas un simple stylo plume luxueux. C'était un objet métallique, froid, effilé, dont l'extrémité se terminait par une aiguille creuse, d'une pointe acérée, luisante sous la lumière crue de la pièce.

Il me le tendit avec une solennité mortifère.

Mes yeux s'écarquillèrent de terreur en fixant l'instrument. Le sang reflua violemment de mon visage.

Dante se pencha, ses lèvres frôlant presque la peau de ma tempe, sa voix n'étant plus qu'un murmure sombre et envoûtant qui s'insinua directement dans mes veines.

— L'encre ne suffira pas. Vous devez signer ce contrat avec votre propre sang.