Péchés de Sang

Chapitre 1Chapitre 1 – Le Monde en Éclats

Péchés de Sang

Chapitre 1 – Le Monde en Éclats

2223 motsCharlotte & Alexandre

L’odeur de la térébenthine et de l’huile de lin collait encore à ma peau, un parfum familier qui, d’ordinaire, suffisait à m’apaiser, mais ce soir, l'air glacial de novembre qui s'engouffrait dans le couloir de mon immeuble balayait toute sensation de paix. En tant que restauratrice de tableaux anciens, j’avais l’habitude de réparer les dégâts du temps avec une patience méticuleuse. Je passais mes journées penchée sur des toiles abîmées, à gratter délicatement des couches de vernis jauni par les décennies, à raviver des couleurs ternies par la négligence. J'aimais ce travail. Plus que tout, j'aimais le contrôle absolu qu'il m'offrait. C'était ma façon de survivre, de maintenir un semblant d'ordre dans une existence qui, en dehors de mon atelier, menaçait constamment de basculer dans le chaos.

Mais face à ma porte d'entrée, entrouverte et dont la serrure en laiton avait été sauvagement arrachée du cadre en bois, mon illusion de sécurité vola en éclats en une fraction de seconde. Ma vie normale, si soigneusement construite, venait d'être détruite.

Mon cœur rata un battement avant de s'emballer, cognant contre mes côtes avec la violence d'un oiseau prisonnier. Mes doigts se crispèrent instinctivement sur la lanière de mon sac en cuir. Le silence qui émanait de l'appartement n'était pas celui du repos de fin de journée ; c'était un silence lourd, oppressant, le genre de vide poisseux qui succède à une tempête d'une violence inouïe. Je poussai le battant de bois du bout des doigts, la gorge atrocement nouée. La porte grinça lugubrement sur ses gonds faussés.

Le chaos. Un chaos absolu, viscéral, profondément destructeur.

Mon sanctuaire, ce petit appartement que j'avais mis des années à décorer avec soin pour effacer la laideur de mon passé, n'était plus qu'un champ de ruines fumantes. Le canapé beige en velours était éventré, son rembourrage blanc répandu sur le parquet ancien comme des entrailles à vif. Les étagères avaient été basculées, mes précieux livres d'art piétinés, leurs pages arrachées gisant au milieu des éclats coupants de ma table basse en verre. Chaque meuble, chaque tiroir, chaque recoin intime de ma vie avait été fouillé, saccagé, profané avec une rage méthodique.

Ma respiration se bloqua dans ma gorge, soudain trop étroite pour laisser passer l'air. L'odeur familière de mon foyer – un mélange de café moulu et de vieux papier – avait été remplacée par l'odeur cuivrée de la violence et du mobilier brisé.

— Papa ? appelai-je, ma voix n'étant qu'un murmure tremblant qui se perdit dans la pièce dévastée.

Aucune réponse. Rien que le bourdonnement électrique saccadé du réfrigérateur dans la cuisine ouverte. Sa porte avait été arrachée, jetant un halo de lumière blafarde sur le désastre et les bocaux explosés sur le carrelage.

Une peur glaciale, primitive et animale, rampa le long de ma colonne vertébrale. J'avançai d'un pas hésitant, mes bottines crissant bruyamment sur les débris de porcelaine. La panique commençait à brouiller ma vision. Ma mère nous avait abandonnés quand j'étais adolescente, prenant la fuite sans un regard en arrière, me laissant seule pour gérer un homme rongé par ses démons. Depuis ce jour maudit, j'avais veillé sur lui. Mon père n'était pas un homme cruel, mais son addiction au jeu était une maladie vicieuse qu'il n'avait jamais su guérir. J'avais passé des années à éponger ses petites dettes, à excuser ses absences, à le couvrir, à prier chaque soir pour qu'il ne croise jamais la route des mauvaises personnes. Celles qui ne pardonnaient pas. Celles qui prenaient tout.

L'angoisse me saisit violemment à la gorge. Mes ongles trouvèrent machinalement l'intérieur de mon poignet gauche, grattant la peau pâle et sensible avec une frénésie que je ne parvenais absolument pas à réprimer. C'était un tic nerveux, une manifestation physique de mon anxiété que je détestais, mais qui surgissait inévitablement chaque fois que la panique me submergeait ou que je sentais le contrôle m'échapper. Je grattai sans pitié, jusqu'à ce que la douleur cuisante me ramène un instant à la réalité.

— Papa ! criai-je cette fois, le désespoir faisant dérailler mes cordes vocales.

Je traversai le salon en courant, ignorant les bris de verre qui jonchaient le sol et menaçaient de transpercer mes semelles. La chambre de mon père, au bout du court couloir, était dans le même état cataclysmique. Son matelas était retourné, éventré, son armoire vidée de ses vêtements misérables. Il n'était pas là. Il n'y avait aucune trace de lui. Il avait disparu, évaporé dans ce cauchemar.

L'air de la pièce sembla soudain se raréfier, m'étouffant à petit feu. Mes poumons brûlaient. J'étais seule, complètement isolée au milieu des ruines de ma vie normale. Et puis, je la sentis. Une odeur âcre, distincte de celle de la poussière soulevée et du désespoir ambiant. Une effluve de tabac brun, riche, épicée et profondément masculine.

Je me figeai instantanément. L'instinct de survie, tapi au fond de mes entrailles, s'éveilla brutalement. Quelqu'un était là. Avec moi.

Je pivotai lentement, le sang battant si violemment à mes tempes que cela en devenait douloureux. Dans l'encadrement de la porte de la cuisine, noyé dans l'obscurité poisseuse, un point incandescent rougeoyait doucement au rythme d'une respiration calme.

Une silhouette se détacha des ombres avec une fluidité glaçante de prédateur. C'était un homme. Grand, la carrure imposante moulée dans un costume sombre dont la coupe impeccable et le tissu onéreux juraient violemment avec la destruction crasseuse qui nous entourait. Il prit une lente inspiration, et la braise incandescente de son cigarillo illumina brièvement ses traits.

Il avait la trentaine passée, peut-être trente-quatre ans, le visage marqué par une dureté fascinante. Ses cheveux sombres étaient impeccablement coiffés en arrière, dégageant un visage aux angles durs, presque taillé à la serpe dans le granit. Mais ce qui me glaça le sang sur l'instant, ce fut l'expression qu'il arborait. Un sourire sarcastique, constant, étiré sur ses lèvres fines comme s'il trouvait toute cette situation et ma détresse profondément amusantes.

— Vous êtes en retard, Sienna, dit-il d'une voix grave, presque rocailleuse, qui résonna dans le silence de mort de mon appartement.

Je reculai d'un pas tremblant, mon dos heurtant violemment le mur froid du couloir. Chaque fibre de mon être hurlait de fuir. Cet homme n'était pas un simple recouvreur de dettes de bas étage, ni un voyou de quartier. Il émanait de lui une aura de violence contenue, un professionnalisme macabre qui transpirait l'argent sale, le pouvoir absolu et le sang. Il appartenait indéniablement à un monde que j'avais toujours soigneusement évité, ce monde souterrain et mortel qui rongeait la ville de l'intérieur. L'ambiance dans la pièce était devenue glaciale, une tension si épaisse qu'elle aurait pu être coupée au couteau.

— Qui êtes-vous ? exigeai-je, m'efforçant de maintenir ma voix ferme malgré le tremblement pitoyable de mon menton. Qu'avez-vous fait de mon père ?

Il expira un long et fin nuage de fumée bleutée qui vint flotter entre nous, brouillant momentanément son regard insondable. Il prit son temps, savourant visiblement son ascendant psychologique.

— Je m'appelle Rocco, répondit-il avec une courtoisie terrifiante.

Je ne le savais pas encore, mais la présence de Rocco Vanni dans mon salon signifiait que mon monde venait de s'effondrer. Il était le Consigliere, le bras droit impitoyable et la seule conscience morale d'un empire du crime. Le fait qu'un homme de son rang se soit déplacé en personne pour moi n'augurait rien de bon.

Il s'avança d'un pas souple dans la lumière blafarde du salon, écrasant sans ménagement un cadre photo brisé sous sa chaussure de cuir. Je tremblais de tous mes membres, une chaleur basse et anxieuse vrillant mon estomac, mes genoux menaçant de céder sous mon propre poids. Mais je relevai le menton avec défi. Je refusais catégoriquement de baisser les yeux. Jamais je ne montrerais ma faiblesse à un homme qui exsudait un tel danger. Je ne cillerais pas, même si la terreur me rongeait de l'intérieur.

Le sourire sarcastique de Rocco s'élargit très légèrement face à ma défiance muette. Il semblait intrigué, comme un chat observant une souris particulièrement combative. Il tira une nouvelle fois sur son cigarillo, m'évaluant du regard, de la tête aux pieds, avec une lenteur calculée.

— Où est-il ? répétai-je, chaque syllabe tranchant l'air lourd de l'appartement. Avez-vous appelé la police ? Est-ce que...

Le petit rire grave et rocailleux qui s'échappa de ses lèvres l'interrompit. Il était dénué de toute chaleur humaine.

— La police, ma douce Sienna, est vraiment la dernière de vos préoccupations ce soir. Et croyez-moi sur parole, c'est également la dernière institution que votre père souhaiterait voir impliquée dans cette... fâcheuse situation.

Mes doigts retrouvèrent frénétiquement l'intérieur de mon poignet gauche. Je grattai, plus fort, plus nerveusement, sentant la peau s'irriter et menacer de saigner sous la pression de mes ongles.

— S'il vous doit de l'argent, dis-je, la gorge atrocement serrée, l'instinct de protection prenant le pas sur la terreur. Je... je peux m'arranger. Je peux payer ce qu'il vous doit. Donnez-moi juste du temps. J'ai un bon travail. Je vends mes restaurations d'art à des galeries. Je peux tout rembourser.

Rocco secoua lentement la tête. Le mouvement était presque compatissant, si l'on ignorait la froideur absolue et reptilienne de ses yeux sombres.

— Ce n'est pas du tout une question d'argent, piccolina. L'argent, nous en avons à ne plus savoir qu'en faire. Votre père, par contre... votre père a commis l'irréparable. Il a cru pouvoir s'asseoir à une table de jeu qui n'était pas la sienne. Il a cru pouvoir jouer avec des règles et des hommes qu'il ne comprenait absolument pas.

La terreur, pure, acide et liquéfiante, envahit mes veines, figeant mon sang. Mon père et ses paris stupides. Mon père et son optimisme délirant et maladif, persuadé jusqu'à la moelle que la prochaine main, le prochain coup de dés effacerait toutes les ardoises et changerait notre vie. J'avais toujours su, au fond de mon cœur, qu'un jour, sa maladie le mènerait à sa perte définitive. J'avais désespérément essayé de le protéger, de le sauver de lui-même, assumant le rôle protecteur que ma mère avait lâchement fui. Mais ce soir, l'ombre gigantesque et monstrueuse de ses erreurs passées venait d'engloutir ma vie entière.

L'ambiance était devenue si glaciale que je sentais le froid m'envahir de l'intérieur, gelant la moelle de mes os.

— Je veux le voir, exigeai-je, m'étonnant moi-même de l'audace suicidaire de ma requête.

Rocco jeta le mégot de son cigarillo au sol, en plein milieu de ce qu'il restait de mon tapis, et l'écrasa très lentement sous sa semelle, écrasant du même coup mes maigres espoirs.

— Vous n'êtes pas en position d'exiger quoi que ce soit, mademoiselle De Luca. En fait, pour être tout à fait franc, vous n'êtes plus en position de faire grand-chose de votre vie.

Il fit un pas de plus vers moi, envahissant dangereusement mon espace personnel. L'oppression physique était totale. Je pouvais sentir la chaleur corporelle qu'il dégageait, couplée à l'odeur suffocante de tabac froid et d'une violence latente. Mon cœur tapait si fort dans ma poitrine que mes tympans en palpitaient douloureusement. Ma respiration n'était plus qu'une série de petits halètements saccadés, trahissant ma panique totale, mais je gardai mes yeux farouchement plantés dans les siens, refusant obstinément de ciller ou de détourner le regard.

— Vous allez venir avec moi, déclara-t-il, son ton soudain dépouillé de son amusement précédent. Il ne laissait plus place qu'à l'autorité brute, dure, celle d'un homme habitué à ce qu'on obéisse à la seconde même, sans poser de questions.

— Et si je refuse ? tentai-je, la voix vibrante de défi.

Le sourire sarcastique revint étirer ses traits, plus tranchant qu'une lame.

— Ce serait une très mauvaise idée. Pour vous, et surtout pour la survie de votre père. Le patron déteste attendre. Et il a très, très hâte de rencontrer la caution de monsieur De Luca.

La caution. Le mot résonna dans mon esprit avec la violence d'un couperet s'abattant sur ma nuque. La nausée me monta aux lèvres. Je n'étais pas là pour éponger une dette financière en travaillant. J'étais la monnaie d'échange charnelle. Mon propre père m'avait vendue. L'homme que j'avais protégé toute ma vie, pour lequel j'avais tout sacrifié, m'avait jetée dans la gueule du loup pour sauver sa propre peau pitoyable.

Un frisson incontrôlable, né de la peur et d'un sentiment de trahison absolu, parcourut mon échine. L'appartement détruit autour de moi, le silence de mort, cet homme redoutable de la mafia qui m'attendait dans l'ombre comme un faucheur... ma vie normale, ma petite routine méticuleuse, tout cela venait d'être pulvérisé à jamais.

Je baissai les yeux, juste une fraction de seconde, vers mon poignet rougi et griffé à vif par mes propres ongles. Le symbole cuisant de ma perte de contrôle totale. Puis je relevai la tête vers Rocco Vanni, affrontant son regard sombre avec l'énergie du désespoir.

— Qu'est-ce qu'il a fait ? murmurai-je, ma voix n'étant plus qu'un souffle brisé par l'horreur de la situation. Qu'est-ce qu'il a perdu de si précieux ?

Rocco inclina légèrement la tête. La fumée résiduelle semblait danser autour de lui. Ses yeux se fixèrent sur moi avec une froideur mortelle, annonciatrice de ma condamnation. Le verdict tomba dans le silence suffocant, implacable, scellant mon destin dans les ténèbres du syndicat.

— Votre père a joué ce qu'il ne possédait pas. Maintenant, c'est à vous de payer.