Noces de Crocs et de Cendres
Chapitre 2 • Chapitre 2 – Le Tournoi de Sang
Chapitre 2 – Le Tournoi de Sang
Chapitre 2 : Le Tournoi de Sang
La cour des recrues empestait la pisse, la peur et le sang séché.
Dès l'instant où les lourdes portes de fer s'étaient refermées dans mon dos, l'illusion d'être une simple intruse s'était dissipée pour laisser place à une réalité brutale : j'étais devenue une proie au cœur de l'abattoir. Les gardes m'avaient traînée à travers un dédale de couloirs taillés à même la roche volcanique avant de me jeter dans une fosse à ciel ouvert, une arène circulaire ceinturée de gradins de pierre noire. La neige y était piétinée, transformée en une boue grisâtre et glaciale qui maculait mes genoux écorchés.
Autour de moi, une cinquantaine d'autres misérables frissonnaient dans le froid mordant. Des Rogues, pour la plupart. Des loups solitaires, des bannis, des criminels de bas étage venus chercher la protection de l'Alpha le plus craint du continent, ou simplement un repas chaud avant de crever. L'instinct de meute était inexistant ici. Ce n'était qu'un ramassis de prédateurs brisés, se jaugeant avec une hostilité paranoïaque.
Je gardai la tête baissée, les bras croisés sur ma poitrine comme pour conserver ma chaleur, jouant mon rôle de louve chétive et terrifiée à la perfection. Mais sous le masque, mon esprit tournait à plein régime. J'analysais chaque issue, chaque garde posté aux balcons supérieurs, chaque arme accrochée aux râteliers. Mon don, le Shadow-walking, maintenait mon aura mortelle enfouie sous une chape de plomb. Je devais paraître faible, insignifiante. Une poussière sur le sol de Kaelen.
Soudain, un cor lugubre résonna à travers la Forteresse, faisant vibrer la boue sous mes bottes.
Les murmures agressifs des autres recrues s'éteignirent instantanément. Une tension électrique, lourde et asphyxiante, s'abattit sur l'arène. L'air se modifia. L'odeur rance de la cour fut balayée par une effluve si puissante, si virile, qu'elle m'arracha un frisson involontaire.
C'était une odeur de pin calciné par la foudre, d'ozone et de roche froide. Une domination pure, distillée dans l'air, qui commandait à chaque cellule de mon corps de ployer le genou. Mon loup intérieur, pourtant bâillonné par ma magie, gémit dans les tréfonds de mon esprit. Ce n'était pas de la peur. C'était l'appel primal d'un Alpha d'une lignée archaïque, une autorité territoriale qui écrasait l'ego et réclamait la soumission absolue. La pression sur ma nuque était presque physique, comme si une main brûlante s'y était posée pour me forcer à m'incliner. Je dus lutter de toutes mes forces pour ne pas gronder en retour, pour laisser mes épaules s'affaisser pitoyablement comme les autres.
Kaelen était là.
Je n'osai pas lever les yeux vers la loge d'honneur creusée dans la roche en surplomb de l'arène, mais je sentais sa présence. Une masse d'obscurité et de puissance brute qui observait la fosse.
Un sous-officier à la carrure de taureau pénétra dans l'arène, flanqué de deux gardes d'élite armés de lances. Il balaya notre groupe d'un regard chargé de dégoût.
— Écoutez-moi bien, raclures ! aboya-t-il, sa voix résonnant contre les murs de pierre. Vous êtes sur les terres de la Meute d'Obsidienne. Ici, la faiblesse est une insulte. La pitié est une maladie. L'Alpha Kaelen ne nourrit pas les bouches inutiles. Si vous voulez survivre, si vous voulez espérer lécher les restes de nos tables ou, pour les moins pathétiques d'entre vous, intégrer les rangs de la garde extérieure, vous allez devoir payer le prix du sang.
Un silence de mort accueillit ses paroles. Il esquissa un sourire cruel, dévoilant des canines trop longues pour une forme humaine.
— Bienvenue au Tournoi de Sang. Pas de règles. Pas de pitié. Seulement la soumission de l'adversaire ou sa mort. Ceux qui refusent de combattre serviront de repas aux molosses des cachots. Que le massacre commence.
Mon cœur rata une pulsation, puis reprit son rythme, lent, maîtrisé. Le Tournoi de Sang. J'en avais entendu parler dans les rapports de ma meute. C'était la sélection naturelle poussée à son paroxysme. Pour moi, c'était l'opportunité parfaite. Si je survivais avec suffisamment de sauvagerie, je serais remarquée. Je pourrais gravir les échelons, m'approcher de l'Alpha. M'approcher assez pour glisser la lame d'argent que je cachais dans ma botte entre ses côtes.
Les gardes commencèrent à former des cercles dans la boue à coups de lances, poussant les recrues les unes contre les autres. La panique éclata. Des hurlements déchirèrent l'air alors que les premiers combats éclataient de manière chaotique. Des os craquaient, du sang giclait sur la neige grise. La violence était brute, dépourvue de toute technique. C'était une boucherie animale.
Un coup de lance violent dans le dos me propulsa au centre d'un des cercles. Je trébuchai et tombai à genoux dans la fange glacée.
— Toi, la Rogue ! cracha un garde en me désignant. Bouge, ou je t'empale.
Je levai la tête, le souffle court, les yeux écarquillés par une terreur feinte. Face à moi, mon adversaire venait d'être poussé dans le cercle.
C'était un colosse. Un métamorphe qui devait frôler les deux mètres, la peau couverte de cicatrices violacées et de tatouages tribaux à moitié effacés. Ses muscles étaient gonflés, tendus par la rage et le désespoir. Il me regarda, et un rictus soulagé fendit son visage couturé. Pour lui, j'étais une victoire facile. Une femelle frêle, tremblante, qui ne tiendrait pas dix secondes face à sa force brute.
— T'as pas de chance, petite, gronda-t-il d'une voix gutturale. Je ferai en sorte que ça aille vite.
Il ne se transforma pas. Les règles tacites de ces combats de la lie exigeaient souvent de prouver sa force sous forme humaine avant de mériter de laisser sortir le loup. Il se rua sur moi avec la délicatesse d'un glissement de terrain, ses poings massifs levés pour m'écraser le crâne.
Mon instinct de tueuse hurla. Mon cerveau d'assassine analysa la trajectoire de son attaque en une fraction de seconde. Il est lourd sur ses appuis. Son flanc gauche est ouvert. Une esquive pivotante, une frappe du tranchant de la main sur sa trachée, et il s'étouffe dans son propre sang en trois secondes.
Je fermai les yeux un millième de seconde, étranglant mon instinct mortel.
Non. Si je faisais ça, chaque garde d'élite dans cette arène saurait que je suis une professionnelle. Une arme surentraînée. Le Shadow-walking ne me sauverait pas si mes gestes me trahissaient. Je devais me battre comme une bête traquée. Je devais être faible, maladroite, et survivre par la pure force du désespoir.
Je me jetai sur le côté avec une seconde de retard volontaire. Le poing du colosse frôla ma tempe, mais son avant-bras percuta violemment mon épaule. Le choc me coupa le souffle et m'envoya rouler dans la boue. La douleur explosa, réelle et cuisante. Je poussai un cri étouffé, crachant un mélange de salive et de terre gelée.
— C'est tout ce que t'as ? hurla-t-il, grisé par la facilité de l'affrontement.
Il s'approcha, saisit le col de mon manteau déchiré et me souleva du sol comme si je ne pesais rien. Mes pieds quittèrent la boue. Son haleine chargée de viande rance me frappa le visage. J'étouffais. Mes mains agrippèrent ses poignets épais, cherchant instinctivement les points de pression nerveux, avant de me retenir. Au lieu de ça, je griffai ses avant-bras sauvagement, sans aucune technique, comme une chatte acculée.
Il rit, un son laid et rocailleux, et abattit son front contre le mien.
Le monde vacilla. Un éclair de lumière blanche explosa derrière mes paupières, suivi du goût métallique et chaud de mon propre sang qui inondait ma bouche. Ma lèvre inférieure venait de se fendre sur mes dents. Le colosse me lâcha, me laissant retomber lourdement dans la fange. Ma tête tournait. Je haletais, la vision brouillée, tandis que le rugissement de la foule et l'odeur cuivrée du carnage s'amplifiaient autour de nous.
Laisse-moi le tuer, supplia mon loup, fou de rage face à cette humiliation, s'agitant contre les chaînes de mon Shadow-walking. Laisse-moi lui arracher la gorge.
Pas encore, répondis-je mentalement, crachant un filet de sang rouge vif sur la neige.
Le colosse s'avança pour m'achever, levant une botte massive pour m'écraser les côtes. Cette fois, je ne calculai pas. Je laissai parler l'instinct de survie le plus basique, le plus brouillon. Je me roulai sur le côté, évitant le talon de justesse, et ramassai une poignée de boue glacée et de graviers tranchants.
Avant qu'il ne puisse se rééquilibrer, je jetai le mélange fangeux directement dans ses yeux.
Il hurla de douleur, portant les mains à son visage en reculant d'un pas maladroit. C'était le moment. Je bondis sur mes pieds, abandonnant toute posture martiale. Je poussai un cri bestial, strident, et me jetai sur lui comme une bête enragée. J'enroulai mes bras autour de son cou massif et le mordis. Je ne cherchai pas la jugulaire avec une précision d'assassin ; je plantai simplement mes dents dans la chair épaisse de son épaule, jusqu'au sang, arrachant un grognement féroce à ma propre gorge.
La douleur le rendit fou. Il se débattit violently, balançant son corps de gauche à droite pour se débarrasser de moi. Je m'agrippai à lui comme une sangsue, mes jambes enserrant sa taille. Il frappa mon dos avec ses poings, des coups lourds comme des enclumes qui menaçaient de me briser la colonne vertébrale. Chaque impact m'arrachait un rictus d'agonie, mais je tenais bon. Il fallait que ça ait l'air d'une lutte à mort, désespérée, pathétique et miraculeuse.
Dans son aveuglement et sa panique, le géant trébucha sur le rebord de pierre qui délimitait notre cercle. Son poids massif bascula en arrière. Je relâchai ma prise au dernier moment, me laissant glisser sur le côté.
Il s'écrasa sur le dos avec un fracas effroyable. Sa nuque heurta violemment la bordure de pierre acérée. Un craquement sinistre résonna au-dessus du vacarme de l'arène.
Le colosse tressaillit une fois, ses yeux roulant dans leurs orbites, puis son corps immense se relâcha totalement dans la boue. Il ne bougeait plus.
Je restai à quatre pattes à côté de lui, le souffle court, la poitrine soulevée par des halètements erratiques. Mes poumons brûlaient. Chaque fibre de mon corps me faisait souffrir. La coupure sur ma lèvre continuait de saigner, gouttant lentement sur ma main. Je levai ma paume frémissante devant mes yeux.
L'odeur de la mort s'éleva du corps à mes côtés. Je l'avais tué. Par ruse, par chance apparente, et par une sauvagerie crasse qui n'avait rien à voir avec l'élégance létale de mon véritable entraînement. J'avais réussi. Pour tous ceux qui regardaient, je n'étais qu'une Rogue terrifiée qui avait eu la chance de survivre grâce à la panique de l'instinct primal.
Le silence se fit peu à peu autour de moi. Les autres combats du Tournoi semblaient s'être suspendus, ou du moins, mon esprit refusait de les enregistrer. L'air, déjà lourd, devint soudain écrasant. La pression atmosphérique plongea, me donnant l'impression que la gravité elle-même venait de doubler.
L'odeur d'ozone et de pin brûlé s'intensifia jusqu'à m'irriter les narines. C'était une caresse brutale et olfactive qui fit se dresser les poils sur mes bras, malgré le froid glacial. Mon loup gémit à nouveau, un son bas, vibrant d'une déférence instinctuelle que je haïssais de toute mon âme.
Je forçai ma tête à se relever, le menton maculé de boue et de sang.
Le sang du colosse poissait mes phalanges. Dans les gradins, l'Alpha s'était levé, ses yeux rouge sang braqués sur moi avec une fixité glaçante.

