Le Sang du Don
Chapitre 2 • Chapitre 2 – Le Regard du Don
Chapitre 2 – Le Regard du Don
POV : Alessandro
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La voiture noire était garée en double file, phares éteints, moteur tourné au ralenti.
Alessandro Moretti n’avait pas bougé depuis quarante-trois minutes.
Il regardait le café de l’autre côté de la rue comme on regarde une proie qui ne sait pas encore qu’elle est déjà morte. Les vitres teintées le protégeaient du monde. Le monde, lui, ne le protégeait de rien.
À l’intérieur, une jeune femme essuyait un comptoir en formica jaune.
Élise Moreau.
Vingt-quatre ans. Cheveux châtains relevés en un chignon négligé qui laissait échapper des mèches. Uniforme noir trop serré aux hanches. Mains fines qui tremblaient légèrement quand elle croyait que personne ne la regardait. Elle se mordait la lèvre inférieure chaque fois qu’un client élevait la voix. Un tic. Un signe de faiblesse. Un détail qu’il avait noté la première fois qu’il l’avait vue en vrai, il y a trois semaines.
Trois semaines. C’était long, pour un homme comme lui.
Alessandro sortit de la poche intérieure de son veston un portefeuille en cuir noir. Il l’ouvrit sans quitter la silhouette d’Élise des yeux. Entre deux cartes bancaires et un billet de cinq cents euros plié en quatre se trouvait une photographie jaunie.
Une petite fille de huit ans. Cheveux trop longs. Robe bleue. Sourire encore intact.
Il passa le pouce sur le visage de l’enfant.
La photo datait de vingt et un ans. Le jour exact où le père d’Élise avait signé.
Alessandro se souvenait de ce jour avec une précision chirurgicale. L’odeur du sang sur le tapis. Le bruit de la mâchoire qui se brisait. La voix de Moreau qui suppliait. Et la promesse. Une vie pour une dette. Une fille pour un père.
Il avait accepté.
Puis il avait attendu.
Parce qu’un Don ne se précipite jamais. Un Don laisse mûrir.
La petite fille de la photo était devenue cette femme derrière le comptoir. Et Alessandro Moretti, lui, était devenu exactement ce que son père l’avait forcé à être : un monstre qui ne savait plus distinguer la possession de l’obsession.
Il rangea la photographie. Lentement. Comme on range une relique.
Son téléphone vibre une seule fois. Un message de Luca.
*On est à l’intérieur. Elle a peur. Elle ne crie pas encore.*
Alessandro ne répondit pas. Il n’en avait pas besoin.
Il regarda Élise se figer quand Luca et Vincent posèrent la première photo sur le comptoir. Il vit ses épaules se contracter. Il vit ses doigts blanchir autour du chiffon. Il vit la seconde exacte où elle comprit que sa vie ordinaire venait de s’arrêter.
Une chaleur sombre monta dans sa poitrine.
Pas de pitié.
Pas de désir encore.
Quelque chose de plus primitif.
Il voulait la voir de près.
Il voulait entendre sa voix trembler.
Il voulait poser deux doigts sur son pouls et sentir s’il battait trop vite.
Depuis trois semaines, il la suivait. Métro. Travail. Appartement. Il savait qu’elle mangeait toujours la même salade au thon le mardi. Qu’elle lisait des romans dans le métro en se mordant la lèvre. Qu’elle s’endormait avec la lumière allumée parce qu’elle avait peur du noir depuis l’enfance.
Il savait tout.
Et ce soir, il allait enfin la prendre.
La portière arrière s’ouvrit. Alessandro ne se retourna pas. Il connaissait le pas de Luca.
« Elle a compris, » dit Luca d’une voix basse. « Vincent lui a montré la photo de la mère. Elle n’a plus bougé. »
Alessandro garda les yeux fixés sur le café.
« Est-ce qu’elle a pleuré ? »
« Pas encore. »
Un silence.
« Bien. »
Alessandro sortit une cigarette noire de son étui en argent. Il ne l’alluma pas. Il la fit simplement tourner entre ses doigts.
« Amenez-la. »
Luca marqua une pause.
« Maintenant ? »
« Ce soir. »
Alessandro tourna enfin la tête. Ses yeux noirs rencontrèrent ceux de son cousin. Il n’y avait aucune émotion visible sur son visage. Seulement une certitude froide, absolue.
« Vivante. »
Luca inclina la tête.
« Et si elle résiste ? »
Alessandro reporta son regard sur la silhouette d’Élise derrière la vitre. Elle parlait maintenant. Ses lèvres bougeaient trop vite. Elle avait peur. Bien.
Il porta la cigarette non allumée à sa bouche, puis la retira.
« Alors attachez-la. Mais ne la touchez pas. Personne ne la touche. »
Sa voix resta basse. Presque douce.
« Elle m’appartient déjà. »
Luca referma la portière sans un mot.
Alessandro resta seul dans le silence de la voiture.
De l’autre côté de la rue, Élise Moreau venait de découvrir que sa vie n’avait jamais vraiment été à elle.
Et lui, pour la première fois depuis des années, sentit quelque chose d’étrangement proche de l’anticipation.
Il rangea la photographie d’enfant dans son portefeuille.

