Le Sang du Don
Chapitre 1 • Chapitre 1 – La Dette qui Saigne
Chapitre 1 – La Dette qui Saigne
POV : Élise
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Le café sentait le café brûlé et le sucre caramélisé.
Élise Moreau essuya le comptoir pour la troisième fois en dix minutes. Le geste était mécanique. Comme tout le reste de sa vie depuis six mois. Lever à six heures. Douche tiède. Uniforme noir un peu trop serré aux hanches. Métro bondé. Puis huit heures derrière ce comptoir en formica jaune, à servir des expressos à des gens qui ne la regardaient jamais vraiment.
Elle avait vingt-quatre ans et l’impression d’avoir déjà vécu trois vies trop courtes.
Son père était mort. Officiellement d’une crise cardiaque. Officieusement… Élise préférait ne pas y penser. Sa mère ne sortait presque plus de leur petit appartement du 18e. Et elle, elle survivait. C’était tout.
La clochette de la porte tinta.
Deux hommes entrèrent.
Pas des clients habituels. Pas des touristes. Pas des livreurs.
Des costards noirs parfaitement coupés. Des chaussures de cuir trop chères pour ce quartier. Des regards qui balayaient la salle comme on balaye une scène de crime. L’un d’eux avait les cheveux grisonnants aux tempes. L’autre, plus jeune, portait une cicatrice fine le long de la mâchoire.
Le café sembla se vider d’air.
Élise posa le chiffon. Ses doigts tremblèrent une fraction de seconde avant qu’elle ne les force à rester calmes.
« On peut vous servir ? » demanda-t-elle d’une voix qu’elle espérait neutre.
Le plus âgé s’avança jusqu’au comptoir. Il ne sourit pas. Il posa simplement une enveloppe brune, puis une photographie face contre le bois.
« Élise Moreau. »
Ce n’était pas une question.
Elle regarda la photo sans la retourner. Son estomac se noua.
« Qui êtes-vous ? »
L’homme aux tempes grises inclina légèrement la tête.
« Des hommes d’affaires. Votre père a fait des affaires avec nous. Il a… oublié de régler une dette. »
Élise sentit le sang battre trop fort dans ses tempes. Elle connaissait cette phrase. Elle l’avait entendue une seule fois, enfant, derrière une porte. Puis plus jamais. Jusqu’à aujourd’hui.
« Mon père est mort il y a six mois. »
« Nous savons. » Le plus jeune parla pour la première fois. Sa voix était rauque, presque douce. « Et la dette, elle, est toujours vivante. »
Il retourna la photographie.
Élise ne put s’empêcher de regarder.
C’était son père. Plus jeune. Assis à une table de poker. Un verre de whisky à la main. Et à côté de lui, un homme au regard noir, impitoyable, qui ne souriait pas non plus. Un homme qu’elle ne connaissait pas… et qui, pourtant, lui donna immédiatement la nausée.
Sous la photo, une date. Il y a vingt et un ans.
« Qu’est-ce que vous voulez ? » murmura-t-elle.
Le plus âgé posa un doigt sur l’image.
« Votre père a signé avec son sang. Un contrat. Une promesse. Une vie pour une dette. »
Élise recula d’un pas. Le dos de ses genoux heurta l’étagère des tasses.
« Je n’ai rien. Pas d’argent. Pas de bien. Rien. »
« Nous ne voulons pas d’argent, mademoiselle Moreau. »
Le silence qui suivit fut plus lourd que le bruit de la rue dehors.
Le jeune homme sortit un second document. Une feuille épaisse, noire, aux lettres dorées. Il le déplia lentement, comme on dévoile une arme.
« Le Don Alessandro Moretti a décidé d’honorer la dette de votre père… autrement. »
Le nom tomba entre eux comme une pierre dans de l’eau noire.
Élise n’avait jamais entendu ce nom. Pourtant, quelque chose en elle se contracta. Une peur ancienne. Instinctive.
« Qu’est-ce que ça veut dire… autrement ? »
Le plus âgé la regarda enfin vraiment. Ses yeux étaient gris, sans pitié.
« Cela veut dire que vous allez venir avec nous. Ce soir. »
« Non. »
Le mot sortit trop vite. Trop fort.
Le jeune homme sourit pour la première fois. Un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.
« Ce n’est pas une proposition, mademoiselle. C’est un règlement de comptes. Votre père a signé avec son sang. Maintenant, c’est le vôtre qu’on réclame. »
Élise sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Derrière les deux hommes, la porte du café s’ouvrit à nouveau. Un troisième silhouette, plus grande, plus sombre, resta sur le seuil. Elle ne vit que l’ombre d’un manteau noir et la lueur d’une montre en or au poignet.
Une voix basse, presque douce, traversa la pièce :
« Elle a compris, Luca. Amenez-la. »
Le jeune homme – Luca – inclina la tête.
Élise ouvrit la bouche pour crier.
Aucun son ne sortit.
Parce qu’au même instant, le plus âgé posa sur le comptoir une seconde photographie.
Celle de sa mère.
Endormie. Dans leur appartement. Une ombre derrière la fenêtre ouverte.
« Votre père a signé avec son sang, » répéta doucement Luca. « Maintenant, c’est le vôtre qu’on réclame. »
Et cette fois, Élise comprit.
Il n’y avait plus de choix.
Seulement une dette.
Et un monstre qui venait enfin la réclamer.

