Le Bûcher des Héritiers
Chapitre 2 • Chapitre 2 – Dans le Collimateur du Roi
Chapitre 2 – Dans le Collimateur du Roi
Chapitre 2 : Dans le Collimateur du Roi
Personne ne me disait non. Jamais.
C'était une règle universelle, une loi de la physique aussi immuable que la gravité. À l’Université d’Helmsley, comme dans le reste du monde, l'argent dictait la marche à suivre, et je possédais l'équivalent de la banque centrale. Je n'avais même pas besoin d'ouvrir la bouche pour que les portes s'ouvrent, que les têtes s'inclinent et que les problèmes s'évaporent.
Jusqu'à ce qu'une roturière en manteau bon marché décide de m'attaquer frontalement devant trois cents personnes.
La pluie battait avec une violence inouïe contre les immenses baies vitrées de mon penthouse. Situé au dernier étage du Pavillon Ouest, ce logement privé m'avait été octroyé en échange d'une "généreuse donation" de Lancastre Corp à la fondation de l'université. La pièce empestait le vieux cuir, la cire d'abeille et le scotch hors d'âge. Je me tenais debout devant la vitre, un verre en cristal de Baccarat à la main, observant le campus s'assombrir sous l'orage.
Les allées de gravier, d'ordinaire si pittoresques, ressemblaient maintenant à des veines boueuses striant le domaine. Au loin, les phares d'une Maserati découpèrent la pénombre, éclaboussant les statues de gargouilles qui gardaient l'entrée du réfectoire.
Je pris une gorgée de Macallan pur. Le liquide ambré brûla ma gorge, mais il ne parvint pas à éteindre l'incendie froid qui couvait dans mes veines depuis la fin du cours de droit.
Éléonore Vargas.
Rien que de penser à son nom, ma mâchoire se contractait. Je rejouais la scène en boucle. Cette fille, surgie de nulle part, qui s'était levée au troisième rang avec l'aplomb d'une reine alors qu'elle n'était qu'un pion insignifiant sur mon échiquier. Elle avait osé me reprendre. Moi. Elle avait pointé du doigt l'arrogance de mon analyse juridique avec une précision chirurgicale, la voix même pas altérée par la peur.
Mais ce qui me rendait fou, ce n'était pas tant son argumentaire sur la théorie de l'immixtion. C'était la façon dont elle m'avait regardé.
Dans ses yeux sombres, immenses et féroces, il n'y avait aucune des lueurs habituelles que je suscitais chez les filles de ce campus. Ni désir, ni admiration, ni même cette crainte respectueuse qui nourrissait mon ego. Non. Il y avait du dégoût. Un mépris de classe inversé, pur et absolu. Elle me regardait comme si j'étais la lie de l'humanité, une simple anomalie toxique qu'il fallait éradiquer.
Le tintement aigu de mon téléphone posé sur le bureau en acajou massif brisa le silence de la pièce.
L'écran affichait un numéro privé. Je n'eus pas besoin de deviner pour savoir qui m'appelait. Le timing était trop parfait. À Helmsley, les murs avaient des oreilles, et les professeurs avaient le numéro personnel des membres du conseil d'administration.
Je posai mon verre avec une lenteur calculée et décrochai.
— Oui, père, répondis-je, la voix neutre, dénuée de la moindre inflexion.
— Tristan.
La voix de Richard Lancastre était un couperet. Froide, métallique, dépourvue de la moindre chaleur paternelle. C'était la voix d'un homme qui rachetait des pays entiers pour s'amuser avant le petit-déjeuner.
— J'ai reçu un appel d'Armand il y a dix minutes, reprit-il. Il s'est confondu en excuses pendant un quart d'heure. Il semblerait qu'une étudiante boursière t'ait humilié publiquement sur une question de droit des affaires, et que tu sois resté sans voix. Dois-je m'inquiéter de la qualité de ton éducation, ou de ta soudaine incapacité à remettre les subalternes à leur place ?
Je serrai la mâchoire à m'en faire mal, fixant mon reflet fantomatique dans la vitre frappée par la pluie.
— Il n'y a eu aucune humiliation, père. C'était une joute académique sans intérêt. Armand panique pour rien, comme à son habitude.
— Ne me prends pas pour un idiot, gronda-t-il, le ton se durcissant. Chez les Lancastre, il n'y a pas de "joutes sans intérêt". Il y a les dominants et il y a les vaincus. Tu représentes mon empire, Tristan. Chaque fois que tu respires dans ce foutu campus, c'est l'action en bourse de Lancastre Corp qui est jugée.
Je fermai les yeux une fraction de seconde, encaissant le coup. C'était toujours la même rengaine. Je n'étais pas un fils, j'étais un actif financier. Un investissement à long terme qui devait rapporter des dividendes sous forme d'influence et de perfection absolue.
— Je gère la situation, dis-je d'un ton glacial.
— Tu as intérêt. L'assemblée générale de fin d'année approche. Le conseil d'administration observe le moindre de tes faux pas. Si tu penses que ton nom de famille suffit à te garantir le fauteuil de PDG à ta sortie, tu te trompes lourdement. Ton cousin Charles attend que tu trébuches pour prendre ta place.
— Charles a l'envergure intellectuelle d'une huître, répliquai-je avec un sarcasme mordant.
— Charles n'a jamais été mouché par une boursière en plein amphithéâtre ! trancha mon père, sa voix claquant comme un fouet. Écoute-moi bien, Tristan. Tu vas sortir major de cette promotion. Tu vas maintenir ton contrôle absolu sur ce campus et t'assurer que l'Ordre des Ténèbres reste la société la plus influente du pays. Si un seul grain de sable vient enrayer cette machine... si tu laisses une roturière entacher ta réputation ou contester ton autorité, je te coupe les vivres. Je te déshérite et je donne les clés de la holding à Charles. Ai-je été clair ?
Le chantage habituel. Brutal. Implacable. Le pire, c'était que je savais qu'il ne bluffait pas. Richard Lancastre couperait la main droite de son propre fils si elle risquait d'infecter le reste de son empire.
— Limpide, répondis-je, la haine vibrant sous chaque syllabe.
— Parfait. Ne me déçois plus.
La communication fut coupée net. Pas de "au revoir". Pas de fioritures. Juste le bip monotone de la ligne morte.
Je jetai le téléphone sur le cuir du bureau avec une violence contenue. Ma respiration était rapide, erratique. Je m'appuyai des deux mains sur le bois verni, la tête baissée, fixant le grain de l'acajou. La colère, une colère noire, venimeuse, m'envahissait. J'étais prisonnier d'une cage dorée dont mon père tenait la clé, forcé de danser au bout de ses ficelles pour prouver que j'étais digne de son nom.
Et cette fille... Éléonore. Elle avait appuyé exactement là où ça faisait mal. Elle avait fissuré l'armure parfaite que je mettais tant d'efforts à polir chaque matin.
Je me redressai brusquement, contournai le bureau et ouvris mon ordinateur portable. La lumière crue de l'écran éclaira mes traits tendus. À Helmsley, le réseau informatique était prétendument impénétrable, mais avec les bons accès et un généreux pot-de-vin au directeur du service informatique, je possédais une copie miroir de la base de données de la scolarité.
Mes doigts volèrent sur le clavier. Je tapai son nom.
VARGAS, Éléonore.
Son dossier s'afficha instantanément.
Une photo d'identité apparut dans le coin supérieur gauche de l'écran. Je m'immobilisai, les yeux rivés sur l'image. Elle ne souriait pas. Ses longs cheveux bruns étaient repoussés derrière ses épaules, et son regard... même à travers l'objectif d'un appareil photo administratif bon marché, ce putain de regard insolent transperçait l'écran. Une lueur de défi indomptable, farouche. Elle avait le visage fin, des pommettes hautes et des lèvres pleines qu'elle pinçait dans une expression de mépris obstiné.
Je fis défiler la page. Je voulais tout savoir. Qui elle était. D'où elle venait. Surtout, je voulais trouver la faille. Tout le monde a un prix, tout le monde a une faiblesse. C'était la première leçon que mon père m'avait apprise.
Statut : Boursière à 100%. Admission : Programme d'Excellence Sociale. Dossier scolaire : Major de sa promotion en licence, moyenne parfaite.
Je ricanai amèrement. Une perfectionniste acharnée. Typique de la classe moyenne inférieure qui pensait que l'effort et le mérite suffiraient à gravir les échelons d'un monde conçu pour les écraser.
Je cliquai sur l'onglet financier. C'était là que les secrets se cachaient toujours. L'argent, ou son absence, ne mentait jamais.
Les données commencèrent à s'afficher, et un sourire lent, prédateur, étira mes lèvres.
Le tableau de ses finances n'était pas seulement désastreux, c'était un champ de ruines.
Dettes universitaires : 45 000 $ (Frais annexes, non couverts par la bourse). Antécédents familiaux : Père ruiné. Entreprise de BTP liquidée il y a cinq ans. Revenus actuels : Trois emplois à temps partiel déclarés (Serveuse au centre-ville, tutrice pour les premières années, agente d'entretien de nuit à la bibliothèque).
Je me penchai vers l'écran, fasciné par le désastre. Elle travaillait de nuit ? Elle nettoyait la merde des autres pour pouvoir s'asseoir dans le même amphithéâtre que moi le lendemain matin ? La rage qui m'avait consumé quelques minutes plus tôt se transforma en une satisfaction glaciale.
Elle n'était rien. Un château de cartes qui tenait debout par la seule force de sa volonté et de son insolence.
Je continuai à fouiller, pénétrant plus profondément dans ses relevés bancaires piratés. Retards de loyer. Factures médicales impayées. Prêts à des taux usuraires. Elle était acculée. Chaque jour qu'elle passait à Helmsley était une lutte pour la survie. Elle n'avait pas le droit à l'erreur. Si elle perdait sa bourse, si elle était expulsée, son monde entier s'effondrerait. Sa famille coulerait définitivement.
Je fermai l'onglet financier, m'adossant lentement à mon fauteuil de cuir.
L'orage grondait de plus belle à l'extérieur, un roulement de tonnerre sourd faisant vibrer les murs du penthouse. Je portai à nouveau mon verre de scotch à mes lèvres, savourant le goût complexe du malt, mes yeux fixés sur la photo d'Éléonore.
Elle était vulnérable. Terriblement, magnifiquement vulnérable.
Elle m'avait attaqué en pensant que je n'étais qu'un fils à papa arrogant. Elle ignorait que j'étais une machine à broyer, façonnée par un père tyrannique pour détruire quiconque se mettrait en travers de mon chemin. Si je laissais passer son affront, d'autres suivraient. Mon autorité, mon royaume sur Helmsley, s'effriterait. Et si Helmsley s'effritait, Richard Lancastre exécuterait ses menaces.
Je ne pouvais pas simplement l'ignorer. Je ne pouvais pas non plus me contenter de la faire renvoyer d'un claquement de doigts. Ce serait trop facile. Ce serait ennuyeux.
Depuis des années, j'évoluais dans un monde aseptisé où tout m'était acquis. Les filles se jetaient dans mon lit pour un fragment de ma fortune, les garçons singeaient mes manières pour grappiller un peu d'influence. Je m'ennuyais à mourir. Cette université n'était qu'un terrain d'entraînement cynique en attendant de prendre le pouvoir.
Mais Éléonore Vargas... Elle était un défi. Une anomalie. Une étincelle rebelle dans l'obscurité écrasante de mon existence.
L'écraser publiquement, la briser lentement, devenir le maître absolu de son destin... L'idée fit naître en moi une excitation sombre, une obsession naissante qui balaya la colère de l'humiliation.
Je voulais la voir plier. Je voulais effacer cette moue de défi sur ses lèvres et remplacer ce mépris dans ses yeux par de la terreur, ou mieux, par de la soumission.
Je savais comment l'atteindre. Diane, mon ex-petite amie et présidente de la sororité Kappa, se ferait une joie d'être mon instrument de torture. Diane haïssait tout ce qui n'était pas issu de la vieille monnaie, et elle chercherait toujours mes faveurs. Il me suffisait de glisser un mot, de lui donner la cible, et le piège se refermerait sur la boursière.
La soirée d'intégration de l'élite approchait. Une fête décadente, sélecte, où les héritiers d'Helmsley adoubaient ou détruisaient les nouveaux venus. Éléonore Vargas n'y serait jamais invitée en temps normal. Sa place était dans la boue, pas dans nos palais dorés.
Mais je m'assurerais qu'elle y soit. Je m'assurerais qu'elle soit forcée d'y mettre les pieds, parodiant une Cendrillon misérable entrant dans la fosse aux lions. Et quand elle serait là, éblouie, vulnérable, cernée par des prédateurs qui voyaient son compte en banque vide comme une maladie mortelle, je frapperais. Je lui rappellerais à qui appartient ce putain de campus.
Je levai mon verre en direction de l'écran d'ordinateur, vers les yeux sombres et défiants de la fille qui venait de signer son propre arrêt de mort mondain. Le froid polaire de mon monde allait s'abattre sur elle, et elle n'avait même pas de quoi s'acheter un manteau pour y survivre.
Éléonore Vargas pensait pouvoir me donner des leçons. Je vais lui apprendre le prix de son insolence.

