La Nuit du Cygne Noir
Chapitre 3 • Chapitre 3 – L'Invitation du Prédateur
Chapitre 3 – L'Invitation du Prédateur
Chapitre 3 : L'Invitation du Prédateur
Alistair
Les barrières de mon domaine ne servaient pas uniquement à repousser les indésirables. Elles étaient une extension de mon propre système nerveux, une toile d'araignée d'éther et d'ombres tissée à travers les siècles. Et ce soir, au milieu de la décadence ennuyeuse de mon propre bal, l'une de ces toiles avait frémi.
Une vibration infime. Presque imperceptible sous le flot boueux des auras de mes invités. Mais elle était là. Tranchante. Froide. D'une pureté presque insolente.
Depuis l'instant où elle avait franchi les grilles de fer forgé, je l'avais sentie. La cour ne voyait qu'une élégante sorcière drapée de soie bleue, une soi-disant Lady Éléonore venue du continent. Leurs sens émoussés par des décennies d'arrogance et de complaisance étaient aveugles à la réalité. Moi, je voyais le vide qu'elle créait autour d'elle. Je goûtais la supercherie dans l'air. Son sortilège de dissimulation était un chef-d'œuvre de complexité arcanique, une cage de verre parfaite.
Mais sous le verre, le feu couvait.
Debout sur le palier d'obsidienne, je balayai la salle du regard. Des centaines de vampires sang-purs, de mages élémentaires corrompus et de démons mineurs se prélassaient, pitoyables dans leur soif de pouvoir. Et au milieu d'eux, elle se tenait là. Immobile.
Nos regards s'accrochèrent, et le choc fut d'une violence délicieuse.
Son esprit ne flancha pas. Là où les seigneurs les plus anciens de cette ville baissaient les yeux sous le poids de ma magie, cette prétendue héritière me fixait avec la détermination absolue d'une meurtrière. Je pouvais sentir la haine irradier d'elle, une haine si pure, si focalisée, qu'elle en devenait enivrante. L'odeur d'ozone et de pluie froide qu'elle traînait dans son sillage perça les effluves écœurants de rose et de sang qui saturaient la salle de bal.
Une Lame d'Argent.
Je les croyais tous exterminés. J'avais personnellement veillé à ce que leur ordre fanatique soit réduit en cendres dix ans plus tôt. Pourtant, l'anomalie était là, dans mon propre manoir, cachant de l'argent béni sous des jupons de soie, croyant pouvoir m'abattre dans ma propre cour.
L'ennui mortel qui me rongeait depuis des décennies s'évapora instantanément, remplacé par une soif de jeu que je n'avais pas ressentie depuis des lustres.
Je descendis les marches. L'assemblée s'écarta comme la mer devant une tempête, ignorant le drame qui se jouait dans le silence de nos esprits. Elle ne recula pas. Elle ne cilla pas. Elle attendait son heure.
Viens à moi, petite chasseresse, pensai-je, laissant une infime fraction de mon pouvoir s'écouler dans l'air, juste assez pour faire chuter la température de la pièce. Voyons si ton acier est aussi tranchant que ton regard.
Morgane
La foule s'ouvrait sur son passage avec une servilité qui me retournait l'estomac. Le Seigneur de Minuit s'avançait, et avec lui, c'était toute l'atmosphère de la pièce qui se déformait. L'air devenait lourd, saturé d'une électricité statique qui faisait crépiter les fibres de ma robe. Mon mana, confiné derrière mes boucliers mentaux, hurlait pour être relâché. Les runes gravées sur le plat de mes dagues, pressées contre mes cuisses, se mirent à chauffer doucement, réagissant à la proximité de leur cible ultime.
Il s'arrêta à moins d'un mètre de moi.
De près, sa présence était une attaque physique. Ses yeux, de ce noir abyssal et infini, ne contenaient aucune once d'humanité. C'étaient des puits de gravité, conçus pour aspirer la lumière et la volonté. Une odeur subtile et capiteuse émanait de lui : un mélange d'encens froid, de cèdre millénaire et d'une pointe âcre de soufre doux. Le parfum de la damnation.
Le silence s'était abattu sur notre portion de la salle. Je pouvais sentir les regards obliques, la curiosité avide des prédateurs qui nous entouraient.
— Lady Éléonore, je présume, murmura-t-il.
Sa voix était une caresse de velours noir, une vibration grave qui résonna directement dans mes os. La magie y était tissée avec une telle maîtrise qu'elle ne ressemblait pas à un sortilège, mais à une évidence cosmique.
— Lord Blackwood, répondis-je, le menton légèrement relevé. Mon ton était de glace, un équilibre parfait entre le respect mondain et la distance hautaine de mon personnage. C'est un honneur de fouler le sol de votre domaine.
— L'honneur est mien, milady, répondit-il, une lueur d'amusement sombre dansant au fond de ses pupilles. Bien que je doive avouer qu'une telle... pureté est rare dans mes murs.
Le mot pureté claqua dans mon esprit comme un fouet. Il savait. Ou du moins, il soupçonnait. Ma mâchoire se crispa imperceptiblement. La brûlure contre mes cuisses devint plus forte, l'argent réclamant le sang.
Alistair tendit lentement une main vers moi. Ses longs doigts, d'une pâleur cadavérique, étaient ornés d'une unique chevalière en obsidienne.
— M'accorderiez-vous cette danse ? La nuit est encore jeune, et j'ai le sentiment que nous avons beaucoup à nous apprendre.
C'était un ordre déguisé en invitation. Refuser ferait voler ma couverture en éclats et alerterait la garde complète du manoir. Accepter signifiait entrer physiquement dans son champ d'énergie, m'exposer à une analyse magique à bout touchant.
Je glissai ma main gantée dans la sienne.
Dès que nos paumes se touchèrent, une décharge électrique bleue crépita entre nos doigts, si intense qu'elle fut visible une fraction de seconde, illuminant l'air d'un flash au néon. Le choc remonta le long de mon bras, engourdissant mes nerfs et faisant sursauter mon propre mana. Je haletai doucement, les yeux écarquillés.
Il ne recula pas. Au contraire, ses doigts se refermèrent sur les miens avec une force possessive, ancrant le lien. Un sourire en coin, tranchant et cruel, étira ses lèvres.
— La musique, ordonna-t-il sans quitter mes yeux des siens.
Les violoncelles invisibles changèrent immédiatement de mélodie. Le requiem funèbre laissa place à une valse lente, hypnotique, rythmée par des battements lourds qui résonnaient avec le cœur même du manoir.
Il posa sa main libre dans le creux de mes reins. La soie de ma robe n'offrit aucune protection contre la chaleur surnaturelle de sa paume. Immédiatement, une sensation de brûlure élémentaire se propagea le long de ma colonne vertébrale. C'était un contact d'une intimité écrasante. Sa magie ne tentait plus de percer mes boucliers en force ; elle s'infiltrait, insidieuse, s'enroulant autour de ma propre aura comme un serpent de fumée noire cherchant la faille.
Je me rapprochai, calant mon rythme sur le sien, entrant dans la danse.
Alistair
Elle était rigide dans mes bras, une statue de colère contenue. Mais sous cette rigidité, la fluidité de ses mouvements trahissait un entraînement mortel. Chaque pas, chaque pivot était calculé pour maintenir son équilibre, prête à frapper à la moindre ouverture.
La décharge magique lors de notre premier contact m'avait parcouru d'un frisson que je n'avais pas ressenti depuis ma propre initiation, des siècles auparavant. Sa magie était une tempête polaire, féroce et indomptable, farouchement gardée sous la glace de son esprit. Et sous ma paume, placée au creux de son dos, je pouvais sentir les battements frénétiques de son cœur profane.
Nous tournions au milieu de la salle. Le reste de l'assemblée s'était effacé, devenant un flou de couleurs sombres et de chuchotements. J'inclinai la tête, approchant mes lèvres de sa tempe. Mon souffle souleva quelques mèches de ses cheveux d'ébène.
— Vos boucliers sont remarquables, Éléonore, murmurai-je, mon haleine chargée d'effluves de soufre et d'encens venant frôler sa peau. Si parfaitement lisses. Si désespérément... fermés. Que cherchez-vous à cacher avec tant de ferveur ?
Elle frémit. Le léger tressaillement de ses épaules fut ma première victoire. L'air entre nous se densifia, crépitant d'une tension arcanique si forte que le sol de marbre sous nos pieds commença à se fissurer en de minuscules toiles d'araignées luminescentes.
— Je ne cache rien qui ne soit déjà le mien, Lord Blackwood, répondit-elle. Sa voix était basse, presque rauque, chargée du poids de sa propre magie élémentaire. L'intimité est un luxe que votre cour semble avoir oublié.
— Et vous êtes venue nous le rappeler ?
Je resserrai mon étreinte, la tirant une fraction de centimètre plus près de moi. Lors d'un pas chassé, nos jambes se frôlèrent. Mon aura heurta le métal froid dissimulé sous sa robe. L'argent béni. Mon mana réagit violemment à l'hostilité de l'alliage, reculant avec un sifflement spirituel que nous fûmes les seuls à percevoir.
Des lames runiques.
Un rire sombre, dépourvu de joie, vibra dans ma poitrine. L'audace de cette femme était absolument sublime. Elle dansait dans les bras du monstre qu'elle était venue exécuter, les armes du crime pressées contre ma propre chair.
Je pris le contrôle total de la danse. Par de légères pressions sur sa taille et d'invisibles modifications de la densité spatiale autour de nous, je commençai à diriger notre trajectoire. Je manipulais l'espace de la salle de bal, allongeant les distances d'un côté, les raccourcissant de l'autre, poussant subtilement la foule à s'écarter, à créer un couloir.
Elle était tellement concentrée sur le duel de nos auras, tellement occupée à empêcher son mana pur de déborder et de répondre à la provocation de mes ténèbres, qu'elle ne réalisait pas que nous dérivions vers la périphérie de la lumière.
— Vous sentez l'ozone ? lui soufflai-je, abaissant encore la voix pour que mes mots deviennent une incantation intime, un dirty talk occulte réservé à elle seule. C'est le chant d'une magie qui refuse d'être contenue. Votre âme hurle sous ces illusions, chasseresse. Elle supplie qu'on la libère, qu'on la laisse brûler et consumer tout ce qui l'entoure. Et je suis le seul être dans cette pièce capable d'encaisser votre feu sans finir en cendres.
Morgane
Ses mots s'infiltrèrent dans mon esprit, toxiques et séduisants. Chaque syllabe prononcée résonnait comme un sortilège de soumission. Je luttais pour garder mon esprit clair, pour me raccrocher à la haine, au souvenir de mon ordre en flammes, mais la proximité physique de ce monstre brouillait mes sens.
Là où sa main soutenait mon dos, ma peau était en feu. C'était une chaleur irradiante, une brûlure élémentaire qui traversait la soie et le cuir pour imprégner directement mon sang. Sous la surface de mon épiderme, je savais que les lignes de force de mon aura devaient briller d'une lumière argentée, luttant farouchement contre les tentacules d'ombres que son énergie déployait.
— Mon âme ne supplie pour rien, répliquai-je en redressant la tête, plongeant mon regard dans les abysses de ses yeux. Et surtout pas pour l'attention d'un tyran couronné de mensonges.
Nous tournions à un rythme effréné. La musique n'était plus qu'un bourdonnement sourd dans mes oreilles, couverte par le grondement de nos magies qui s'entrechoquaient. Les dagues contre mes cuisses étaient brûlantes, les runes s'activant par l'excès de mana ambiant, cherchant désespérément à se nourrir du pouvoir qui nous enveloppait.
Je cherchais une ouverture. Un moment de distraction dans sa posture parfaite pour dégainer et frapper. Il suffirait d'un dixième de seconde. Un mouvement fluide de la taille vers la carotide.
Mais sa défense était impénétrable. Il anticipait chacun de mes micromouvements, guidant la danse avec une fluidité démoniaque. Plus je tentais d'imposer mon rythme, plus il absorbait ma force, me forçant à me reposer sur son inertie. C'était un affrontement tactique d'une violence inouïe, dissimulé sous les apparences d'une valse aristocratique.
Soudain, une sensation d'isolement me frappa.
Le brouhaha de la cour, les éclats de rire cristallins, les chuchotements perfides... tout avait disparu. Le bourdonnement des violoncelles semblait provenir de très loin, étouffé par une épaisseur anormale dans l'air.
Je clignai des yeux, forçant ma vision à percer la brume de notre duel arcanique.
La lumière des immenses lustres de quartz avait disparu. Nous n'étions plus au centre de la salle de bal. Les silhouettes des vampires et des mages avaient été remplacées par de lourdes tapisseries représentant des scènes de chasses mythologiques et des massacres oubliés. Les murs étaient de pierre noire, non plus de marbre.
Je manquai un pas. Mon souffle se bloqua dans ma gorge.
Alistair ne s'arrêta pas. Il utilisa ma perte d'équilibre momentanée pour me faire pivoter avec une force brutale, me plaquant d'un mouvement fluide contre la lourde boiserie d'une double porte en acajou sculpté.
Le choc expulsa l'air de mes poumons. Avant même que je puisse réagir, porter la main à mes dagues ou incanter un sort de repoussement, son corps s'écrasa contre le mien.
La danse était terminée. L'illusion de courtoisie était morte.
Il me cloua contre la porte, ses mains encadrant mon visage, ses avant-bras s'appuyant contre le bois pour m'emprisonner. Sa poitrine, dure comme de la pierre, pressait la mienne. L'odeur de cèdre et d'ozone me submergea, m'interdisant toute pensée rationnelle.
L'intensité monta d'un cran, vertigineuse. La magie noire d'Alistair explosa, saturant le corridor privé où nous nous trouvions. C'était une démonstration de force écrasante. Les appliques murales, garnies de bougies de cire noire, s'embrasèrent d'un coup avec de hautes flammes bleues. L'électricité statique dans l'air devint si dense que mes cheveux se soulevèrent, attirés par la charge magnétique de son aura.
Là, collés l'un à l'autre dans la pénombre, il n'y avait plus de faux-semblants.
— Regardez autour de vous, Éléonore. Ou devrais-je dire... Lame d'Argent ?
Le titre originel de mon ordre, prononcé par cette bouche, fut une décharge de glace dans mes veines. Ma respiration se fit hachée. Mes yeux balayèrent frénétiquement l'espace par-dessus son épaule.
Nous avions traversé les frontières de la réception publique. Les couloirs sinueux et labyrinthiques de l'aile Est se dressaient devant nous. L'aile privée. Les appartements du Seigneur de Minuit, protégés par des strates de sceaux de sang si denses qu'aucune magie extérieure ne pouvait y pénétrer, ni en sortir.
Il avait manipulé l'espace. Il avait utilisé ma propre concentration sur notre duel arcanique pour m'isoler, me guidant au milieu de centaines d'invités sans que je ne m'en aperçoive, jusqu'au cœur même de sa forteresse.
Ses yeux d'ébène plongèrent dans les miens, brillant d'un triomphe sombre et affamé. Mon poing se crispa, prêt à appeler l'acier dans un geste désespéré. L'air vibrait d'une chaleur insoutenable, la friction de nos deux auras élémentaires menaçant de réduire le couloir en cendres.
Le piège venait de se refermer, mais l'électricité sur ma peau m'empêchait de savoir sur qui.

