Emprise Milanaise
Chapitre 2 • Chapitre 2 – L'Illusion du Contrôle
Chapitre 2 – L'Illusion du Contrôle
Chapitre 2 : L'Illusion du Contrôle
Le silence de mon bureau, au sommet de la tour Moretti, n'était pas une simple absence de bruit. C'était une entité vivante, le son même du pouvoir absolu, forgé dans l'acier brossé et le verre blindé. À plus de cent cinquante mètres au-dessus des artères palpitantes de Milan, l'agitation de la ville n'était qu'une rumeur lointaine, une fourmilière dont je dictais les règles.
Debout face à l'immense baie vitrée, les mains enfouies dans les poches de mon pantalon sur mesure, je contemplais la skyline qui s'embrasait sous les lueurs cuivrées de la fin d'après-midi. Le Duomo projetait son ombre gothique sur la cité, mais mon esprit n'était pas à la contemplation architecturale. Il était resté figé dans la salle de conseil, bloqué sur une anomalie fascinante.
Chiara Bellini.
Je laissai ce nom résonner dans mon esprit, goûtant ses syllabes avec une lenteur calculée. Chiara. Un prénom lumineux, presque angélique, pour une femme qui exsudait la trahison par tous les pores de sa peau parfaite.
Elle pensait m'avoir défié. Elle pensait que son intervention audacieuse sur le lissage de la dette asiatique m'avait pris au dépourvu, que j'avais cédé sous le poids de son implacable logique financière. L'arrogance de cette femme était presque aussi exquise que la ligne de son cou, qu'elle m'avait offerte en relevant le menton sous les néons crûs de la salle de réunion.
Je repensai à la manière dont elle s'était tenue. Une posture militaire dissimulée sous une soie ivoire hors de prix. Ses talons ancrés dans le marbre noir, son regard noisette, dur comme du silex, qui avait soutenu le mien sans ciller. La plupart des hommes qui siégeaient à mon conseil d'administration détournaient les yeux au bout de trois secondes lorsque j'abattais mon regard sur eux. Elle, elle m'avait fixé avec une insolence qui avait fait battre mon pouls un quart de seconde plus vite.
C'était une actrice remarquable. Mais je ne régnais pas sur la finance européenne en me laissant duper par un tailleur ajusté et une moue défiante.
Le tintement discret de la porte à double battant me tira de mes pensées. Je ne me retournai pas immédiatement. Seul un homme dans toute la tour avait l'autorisation d'entrer dans mon sanctuaire sans s'annoncer.
— Dante, dis-je, ma voix basse résonnant contre le verre froid de la baie vitrée. J'espère que tu m'apportes des réponses, et non des excuses.
Les pas lourds et réguliers de mon chef de la sécurité s'arrêtèrent à quelques mètres de moi. Ancien membre des forces spéciales italiennes, Dante n'avait pas seulement l'envergure d'un char d'assaut ; il possédait un esprit analytique aussi acéré que la lame d'un scalpel.
— Les excuses ne font pas partie de mon contrat, Signore Moretti.
Je me détournai enfin de la fenêtre. Dante se tenait près de mon bureau en ébène massif, une tablette numérique ultra-sécurisée à la main. Son expression était aussi indéchiffrable que la pierre, mais je perçus une infime crispation au niveau de sa mâchoire. Quelque chose le dérangeait. Et si Dante était dérangé, cela signifiait que la menace était réelle.
Je m'approchai du bar encastré dans la boiserie et saisis une carafe en cristal de Baccarat. Le son grave du whisky ambré coulant sur un unique glaçon sphérique emplit la pièce. Je n'en proposai pas à Dante ; il ne buvait jamais en service, et pour lui, le service ne s'arrêtait jamais.
— Dis-moi ce que tu as trouvé sur notre brillante auditrice, ordonnai-je en portant le verre à mes lèvres. Le liquide brûla ma gorge, une chaleur familière qui aiguisa mes sens.
Dante posa la tablette sur le sous-main en cuir de mon bureau et fit glisser son doigt sur l'écran pour déverrouiller un fichier crypté.
— Chiara Bellini. Vingt-six ans. Née à Florence. Diplômée de l'Université Bocconi avec les honneurs. Un stage de fin d'études chez Deloitte à Londres, suivi d'une ascension fulgurante chez KPMG Milan. Elle est spécialisée dans les audits d'acquisitions agressives et les due diligences pré-IPO.
Je m'adossai au rebord de mon bureau, croisant les chevilles dans une posture d'apparente décontraction.
— Un parcours sans faute, commentai-je, le ton chargé d'une ironie glaciale.
— Trop sans faute, rétorqua Dante. C'est là que le problème commence.
Il appuya sur une touche, et une série de documents s'affichèrent. Des relevés bancaires, des diplômes numérisés, des contrats de location.
— Mes hommes ont creusé au-delà des apparences, poursuivit-il. Le cabinet d'audit confirme son statut, ses fiches de paie sont réelles. Mais quand on attaque la couche inférieure, celle des métadonnées, le vernis craque. Son diplôme de la Bocconi a été inséré dans les serveurs de l'université il y a seulement six mois, avec un horodatage falsifié de manière magistrale. Quant à son historique chez Deloitte, les managers contactés se souviennent d'elle... mais aucun n'est capable de fournir une anecdote précise, un projet commun, un simple repas de fin de trimestre. C'est comme s'ils avaient été briefés, ou payés, pour réciter un script.
Je posai mon verre de cristal. Le tintement sec résonna comme un coup de feu. Je me penchai sur la tablette, mes yeux parcourant les lignes de code et les rapports de surveillance que l'équipe de Dante avait compilés en un temps record.
— C'est un fantôme, murmurai-je. Une identité fabriquée de toutes pièces par des professionnels.
— Et pas n'importe lesquels, précisa Dante en croisant les bras. La sophistication de cette couverture coûte des centaines de milliers d'euros. Seul un fonds d'investissement majeur, ou une agence de renseignement d'État, possède les ressources nécessaires pour créer un tel simulacre et l'infiltrer chez KPMG.
Un sourire prédateur étira lentement mes lèvres. Le frisson de la chasse, brut et primitif, s'éveilla dans mes veines. L'introduction en bourse de Moretti Industries était évaluée à plusieurs dizaines de milliards d'euros. Nous étions sur le point de redéfinir le marché de l'énergie et des technologies en Europe. Les charognards de Wall Street et de la City londonienne tournaient autour de nous depuis des mois, cherchant la moindre goutte de sang dans l'eau pour lancer une attaque spéculative.
Ils avaient finalement décidé d'envoyer un requin déguisé en sirène.
— Qui tire les ficelles ? demandai-je, les yeux rivés sur la photo d'identité de Chiara affichée à l'écran.
Même sur un cliché officiel, la morgue de ses traits transparaissait. La courbe de ses lèvres semblait cacher un secret prêt à exploser.
— Nous traçons les flux financiers qui ont financé la falsification, mais ils passent par un dédale de sociétés écrans aux îles Caïmans, rebondissent à Chypre et se perdent en Suisse. C'est un travail d'orfèvre. Il nous faudra au moins une semaine pour remonter à la source.
— Nous n'avons pas une semaine. L'audit commence demain à la première heure.
Dante s'avança, son ombre imposante s'étirant sur le tapis.
— Je peux la faire disparaître de l'organigramme d'ici ce soir. Un coup de téléphone au directeur associé de KPMG. Je leur prouve que leur employée est une fraudeuse, et elle est escortée par mes hommes hors du bâtiment dans l'heure. Mieux encore, je peux la faire arrêter pour espionnage industriel et usurpation d'identité. Elle dormira en cellule ce soir.
La proposition était logique. Chirurgicale. C'était la procédure standard pour toute menace pesant sur mon empire. Écraser l'ennemi avant même qu'il n'ait eu le temps de dégainer son arme.
Pourtant, au lieu de donner l'ordre, je passai lentement le pouce sur ma mâchoire. L'image de Chiara dans la salle de réunion s'imposa de nouveau à moi. Le défi flamboyant dans ses prunelles noisette. Le rythme accéléré de sa respiration sous la soie de son chemisier lorsqu'elle avait compris que je l'avais cernée.
Ce minuscule geste de ma part... Ce doigt tapotant le verre de ma montre. Je lui avais signifié, sans un mot, que son temps était compté, que je voyais à travers son jeu. Et au lieu de s'effondrer, elle avait soutenu la pression. Elle n'avait pas cillé.
La faire arrêter maintenant serait un gâchis monumental. C'était retirer l'échiquier avant même que la première pièce ne soit avancée.
— Non, lâchai-je finalement. Ma voix était calme, mais elle vibrait d'une autorité qui interdisait toute contestation.
Dante fronça les sourcils, un pli d'incompréhension barrant son front dégarni.
— Signore ? Si elle reste, elle aura accès à nos systèmes. C'est une faille de sécurité critique à quelques semaines de l'IPO.
— Elle n'aura accès qu'à ce que je veux bien lui donner, rectifiai-je en me redressant de toute ma hauteur. Tu as entendu ce que j'ai dit en réunion. Je lui ai accordé l'accès de niveau un.
— C'est de la folie. Le niveau un contient les consolidations de nos filiales offshore. S'ils cherchent des irrégularités, c'est là qu'ils vont frapper.
— C'est exactement ce qu'elle croit, murmurai-je.
Je contournai le bureau, me rapprochant de Dante, l'énergie prédatrice bouillonnant sous mon costume en laine froide.
— Écoute-moi attentivement, Dante. Dès ce soir, ton équipe de cybersécurité va isoler une partie de nos serveurs. Vous allez créer un environnement bac à sable, un sandbox d'une perfection absolue. Vous y clonerez les documents du niveau un, mais vous allez subtilement altérer les chemins d'accès et encrypter les données sensibles avec nos anciens protocoles. Je veux qu'elle pense qu'elle est en train de forcer les portes de notre véritable chambre forte.
Dante, comprenant la manœuvre, vit son regard s'éclairer d'un respect professionnel.
— Un honeypot. Un pot de miel.
— Exactement. Je veux savoir ce qu'elle cherche avec précision. Si je la jette dehors aujourd'hui, le fonds qui l'emploie enverra quelqu'un d'autre. Quelqu'un de moins flamboyant, quelqu'un que nous pourrions ne pas repérer. Mais elle... elle est dans la place. Elle croit me manipuler. Nous allons la laisser aspirer nos fausses données. Et pendant qu'elle passera ses nuits à décrypter des informations stériles, tes algorithmes traqueront son adresse IP, enregistreront ses frappes clavier et remonteront le signal jusqu'à ses commanditaires.
— Elle va devoir travailler sur notre réseau interne pour ça, nota le chef de la sécurité.
— Elle le fera. Elle restera tard le soir. Elle se croira seule dans le bâtiment. Elle prendra des risques.
Je me tournai vers la baie vitrée, observant les lumières de Milan s'allumer une à une, transformant la ville en un océan d'or et de diamants. Mon royaume. Personne n'y entrait sans mon accord. Personne n'en sortait sans ma permission.
— Je veux des caméras dissimulées dans son bureau temporaire. Je veux que ses appels soient sur écoute. Je veux connaître l'heure à laquelle elle respire, la fréquence de ses battements de cœur lorsqu'elle télécharge un dossier.
— Elle sera surveillée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, confirma Dante. Mais permettez-moi une observation, Signore. Cette femme... elle a l'air intelligente. Très intelligente. Si le pot de miel est trop grossier, elle s'en rendra compte.
— Il ne sera pas grossier. Je m'en assurerai personnellement.
Un silence dense s'installa entre nous. Dante hésita, un fait rare chez cet homme taillé dans le roc.
— Est-il vraiment nécessaire de jouer à ce jeu, Alessandro ? La pression de l'IPO est déjà colossale. Gérer un agent double infiltré...
Je le foudroyai du regard. L'usage de mon prénom trahissait l'inquiétude de l'homme qui m'avait vu bâtir cet empire sur les cendres des erreurs de mon père.
— Ce n'est pas un jeu, Dante. C'est une mise à mort publique.
Je retournai vers mon bureau et pris la tablette. J'agrandis la photo de Chiara. Ses yeux noisette semblaient me défier, même à travers les pixels de l'écran. Une chaleur sourde, sombre et illicite, s'insinua dans le bas de mon ventre. Ce n'était pas seulement son audace qui m'avait percuté dans cette salle de conférence. C'était l'attraction pure, violente, inévitable, d'un prédateur reconnaissant une proie digne de lui.
Elle était magnifique. D'une beauté froide, tranchante, empoisonnée. Le genre de beauté qui détruisait les hommes faibles.
Mais je n'étais pas faible. J'allais la démanteler. Pièce par pièce. Je ne me contenterais pas de découvrir pour qui elle travaillait ; j'allais briser sa volonté, écraser son arrogance, jusqu'à ce qu'elle me supplie de la laisser partir.
Et je ne la laisserais pas partir.
— Le conseil pense que j'ai fait preuve de faiblesse en lui accordant l'accès ce matin, murmurai-je, plus pour moi-même que pour mon chef de la sécurité. Ils croient que j'ai cédé à ses arguments.
— Le conseil est peuplé d'idiots qui ne voient pas plus loin que leurs bonus annuels, grogna Dante.
— Qu'ils le croient. Qu'elle le croie. L'illusion du contrôle est la drogue la plus puissante que l'on puisse offrir à son ennemi.
Je verrouillai la tablette et la tendis à Dante d'un geste sec.
— Prépare le serveur de leurre. Mets tes meilleurs hommes sur sa filature numérique et physique. Mais personne ne la touche. Personne ne l'approche.
Je laissai le silence s'étirer, lourd, chargé de promesses glaciales. L'image de sa nuque délicate, offerte à mon regard pendant la réunion, flasha dans mon esprit. Une cible parfaite.
— Elle est à moi.
Dante hocha la tête, sans ciller. Il connaissait le ton de ma voix. Il savait qu'une condamnation venait d'être prononcée, et que je serais le seul bourreau autorisé à officier.
— À vos ordres. Dois-je informer l'accueil de lui retirer les accès aux étages supérieurs ?
— Absolument pas. Donne-lui un badge sans restriction. Ouvre-lui toutes les portes visibles. Qu'elle arpente mes couloirs, qu'elle se sente invincible.
Un sourire impitoyable étira mes lèvres alors que je tournais à nouveau mon regard vers l'immensité de la ville à mes pieds. La nuit milanaise s'était installée, sombre et enveloppante, semblable au piège que je venais de refermer sur la séduisante espionne.
Chiara Bellini pensait avoir forcé les portes du coffre-fort. Elle ignorait qu'elle venait d'entrer dans ma cage.
— Laisse-la s'enfoncer dans mon labyrinthe. Je serai là quand elle réalisera qu'il n'y a pas de sortie.

