SANG D'ENCRE ET COURONNE D'ÉPINES
Chapitre 3 • Chapitre 3 – Ombres et Serrures
Chapitre 3 – Ombres et Serrures
Chapitre 3 : Ombres et Serrures
La pluie n'avait pas cessé de tomber depuis mon altercation avec l'héritier des De La Baume au réfectoire. Couchée sur le matelas trop fin de ma chambre dans l'aile Ouest, je fixais le plafond écaillé en écoutant le martèlement de l'eau contre la fenêtre mal isolée. L'horloge numérique sur ma table de chevet affichait 1h42 du matin.
Mon cœur, lui, battait encore au rythme frénétique de l'adrénaline.
Je repassais la scène en boucle. Les regards méprisants, la cruauté désinvolte, le système de sécurité piraté pour me refuser l'entrée. Orion avait cru me donner une leçon d'humilité. Il pensait m'avoir mise à genoux en m'exhibant devant sa cour comme une intruse affamée. Mais il s'était trompé sur un point fondamental : on ne peut pas affamer quelqu'un qui a déjà passé sa vie à avoir faim.
Je m'assis sur le bord du lit, chassant la fine couverture en laine de mes jambes. La chambre était glaciale. Le chauffage fonctionnait à peine dans ce dortoir réservé aux boursiers, une mesquinerie supplémentaire de l'administration pour nous rappeler que nous étions tolérés, mais jamais désirés.
Sur mon bureau branlant, à côté de mes manuels de droit constitutionnel et de macroéconomie, reposait une boîte en fer-blanc. Je l'ouvris lentement. À l'intérieur, il y avait tout ce qu'il restait de mon frère jumeau. Une montre au bracelet en cuir usé, un briquet Zippo gravé qu'il n'avait jamais utilisé pour fumer, et une liasse de lettres froissées.
Je passai le bout de mes doigts sur l'écriture nerveuse d'Eli. Ses derniers mots m'étaient adressés, envoyés à peine quelques semaines avant qu'on ne retrouve son corps au pied de la falaise nord du campus.
« Ils cachent tout, Lyra. Blackwood a un ventre, et dans ce ventre, ils enterrent leurs péchés. Pas sur des disques durs que n'importe quel gosse de riche pourrait pirater. Sur du papier. Dans l'encre. La salle des archives administratives. Ils l'appellent la Crypte. Si jamais je disparais, cherche là-bas. C'est là que les noms sont écrits. »
La police avait conclu à un suicide. La pression académique, le désespoir d'un garçon issu des bas quartiers incapable de s'intégrer. Mon œil. Mon frère était un battant. Il avait trouvé quelque chose. Il avait fouiné là où les dynasties de Blackwood interdisaient qu'on pose les yeux. Et pour cela, ils l'avaient effacé.
Orion De La Baume allait revenir à la charge demain. Je l'avais vu dans ses yeux d'acier au milieu de ce putain de réfectoire. Il n'allait pas me laisser respirer. Si je voulais survivre à cette guerre froide, il me fallait des munitions, et vite.
Je refermai la boîte métallique. L'heure de l'infiltration avait sonné.
Je me levai en silence, troquant mon ridicule pyjama en flanelle contre une tenue beaucoup plus adaptée à mes ambitions nocturnes. Un jean noir ajusté, un pull à col roulé sombre, et une paire de baskets dont j'avais noirci les semelles blanches avec un marqueur pour éviter le moindre éclat dans l'obscurité. J'enfilai un bonnet pour dissimuler ma chevelure sombre, glissai une petite lampe torche dans ma poche, ainsi qu'un trombone déplié et une carte de bibliothèque plastifiée. Mes outils de survie.
Avant de sortir, je jetai un coup d'œil dans le miroir ébréché de la salle de bain commune. Mes yeux brillaient d'une colère froide, presque reptilienne. J'étais le fantôme d'Eli, revenue pour hanter leurs couloirs luxueux.
Je me glissai hors du dortoir des boursiers. Les couloirs de l'aile Ouest sentaient la javel bon marché et l'humidité. Aucune caméra ici. L'administration ne jugeait pas nécessaire de surveiller les pauvres, considérant qu'ils n'avaient rien à voler qui vaille la peine d'être filmé.
J'ouvris la porte de secours qui donnait sur les jardins arrière. L'air nocturne me gifla, chargé d'une pluie fine et glaciale. Le campus de Blackwood, de nuit, ressemblait à une forteresse gothique tout droit sortie d'un cauchemar victorien. Les bâtiments en pierre grise se dressaient comme des sentinelles implacables sous le ciel sans lune, flanqués de gargouillles grimaçantes dont la seule fonction semblait être de cracher l'eau de pluie sur les intrus.
Le couvre-feu était strict. Quiconque était pris en dehors de son dortoir après minuit s'exposait à un blâme sévère. Pour une boursière comme moi, cela signifiait l'expulsion immédiate, sans appel ni procès.
Je m'aplatis contre le mur extérieur, laissant mes yeux s'habituer à l'obscurité. Le bâtiment administratif, qui abritait le bureau du doyen, la salle des conseils et, surtout, les sous-sols, se trouvait à cinq cents mètres de l'autre côté de la Grande Pelouse. Cinq cents mètres à découvert.
Un faisceau de lumière balaya soudain l'allée de gravier blanc à ma droite.
Je retins mon souffle et me laissai glisser derrière un épais massif de rhododendrons. Les épines mouillées m'égratignèrent la joue, mais je restai de marbre. Une voiturette de golf silencieuse, conduite par deux vigiles d'une entreprise de sécurité privée, passa à quelques mètres. À Blackwood, on n'embauchait pas des retraités ventripotents pour faire des rondes. Les gardes étaient d'anciens militaires, payés à prix d'or pour s'assurer que les héritiers des plus grandes fortunes du pays puissent dormir (ou se droguer en paix dans leurs manoirs privés) sans que le monde extérieur ne vienne les déranger.
Le faisceau passa au-dessus de ma tête, éclairant les gouttes de pluie en suspension, puis s'éloigna vers les terrains de crosse.
C'était le moment.
Je m'élançai en sprintant, le corps courbé, mes baskets ne faisant aucun bruit sur l'herbe détrempée. Le froid mordait mes poumons à chaque inspiration, mais l'adrénaline me poussait en avant. Je visais la porte de service située sur le flanc ouest du bâtiment administratif, celle qu'Eli avait mentionnée dans ses notes. Elle était censée être réservée au personnel de maintenance pour évacuer les poubelles discrètement.
J'atteignis le renfoncement de pierre et me plaquai contre la lourde porte en chêne massif clouté de fer. Mon souffle formait de petits nuages blancs dans l'air nocturne. J'écoutai. Rien. Le silence de la pierre antique.
Je sortis la petite lampe torche, la coinçai entre mes dents, et m'attaquai à la serrure.
Pas de système biométrique ici, l'architecture classée du bâtiment interdisait de défigurer les portes extérieures avec des scanners numériques, à l'exception des entrées principales. C'était une serrure mécanique classique. Une erreur monumentale.
Je glissai le trombone déplié dans le cylindre, fermant les yeux pour me concentrer sur la sensation du métal. Ma mère m'avait appris à crocheter les serrures quand j'avais huit ans, lorsqu'elle oubliait ses clés après ses gardes de nuit à l'hôpital et que nous devions rentrer dans notre appartement minable sans payer un serrurier que nous ne pouvions pas nous offrir. Ce soir, ce talent de "basse classe" allait violer le sanctuaire de l'élite.
Clic.
Le son fut minuscule, étouffé par le bruit de la pluie, mais il résonna en moi comme une victoire éclatante. J'abaissai la poignée et poussai. La porte pivota dans un léger grincement.
Je me glissai à l'intérieur et refermai doucement derrière moi. L'obscurité m'enveloppa instantanément.
L'odeur de Blackwood, de l'intérieur, était toujours la même : cire d'abeille, vieux papier et un parfum d'orgueil poussiéreux. Je me trouvais dans un couloir étroit réservé au personnel, recouvert de linoléum bon marché qui contrastait violemment avec les marbres des salles de réception situées juste au-dessus.
Je pris une profonde inspiration pour calmer les battements erratiques de mon cœur. Si on me prenait ici, c'était la fin. Pas de vengeance. Pas de vérité. Juste un retour à ma misère, avec la mort d'Eli sur la conscience.
La pensée d'Orion, de son rictus supérieur, de ses yeux gris m'observant comme un cafard dans sa précieuse salle à manger, me redonna un coup de fouet. Je ne partirais pas d'ici vaincue. S'il fallait que je brûle ce campus de l'intérieur pour obtenir justice, j'allumerais l'allumette moi-même.
Je m'avançai à pas de loup, frôlant le mur. J'arrivai au bout du couloir de service et entrebâillai la porte battante qui donnait sur le hall principal du rez-de-chaussée.
L'immensité de l'atrium, éclairé seulement par la lumière fantomatique de la lune filtrant à travers la gigantesque verrière, donnait le vertige. Le sol en damier de marbre noir et blanc s'étendait devant moi. Les portraits imposants des fondateurs de l'académie ornaient les murs boisés. Ils semblaient me scruter depuis leurs toiles séculaires, avec leurs cols empesés et leurs mines patriciennes. De La Baume, Sterling, Van der Berg... Les mêmes noms qui trônaient aujourd'hui sur les plaques des multinationales.
Je devais traverser ce hall à découvert pour atteindre l'escalier nord, celui qui s'enfonçait dans les entrailles du bâtiment.
Je m'élançai de l'ombre de l'encadrement, courant sur la pointe des pieds de colonne en colonne, me fondant dans les ténèbres projetées par les statues de bronze. Chaque craquement du marbre me faisait l'effet d'une détonation.
Soudain, un bruit de pas se fit entendre. Lent, régulier, rythmé.
Quelqu'un descendait le grand escalier d'honneur.
La panique m'enserra la gorge. Je plongeai derrière le lourd piédestal de la statue du premier doyen, m'aplatissant contre la pierre froide, retenant ma respiration jusqu'à ce que mes poumons brûlent.
Le faisceau d'une puissante lampe-torche balaya le sol en damier à quelques centimètres de mes baskets sombres. Le garde, un homme trapu aux épaules larges, s'arrêta au beau milieu de l'atrium. J'entendais le grésillement de son talkie-walkie.
— Secteur Alpha, tout est calme, grésilla une voix robotique. RAS du côté des dortoirs. — Bien reçu, répondit le garde à quelques pas de moi. Je finis le hall principal et je verrouille la ronde de 2h00.
Il pivota sur ses talons. Son faisceau balaya l'espace juste au-dessus de ma tête. S'il avançait de trois pas, s'il contournait la statue, il me trouverait recroquevillée là, telle une voleuse minable. Je fermai les yeux, imaginant déjà la main rugueuse se refermer sur mon épaule, l'alarme stridente déchirant la nuit, l'expulsion, le sourire triomphant d'Orion...
Mais les pas s'éloignèrent. L'homme continua sa route vers l'aile Est, ses bottes claquant lourdement sur le marbre avant que le bruit d'une lourde porte se refermant ne signe son départ.
J'expirai bruyamment, des sueurs froides coulant le long de ma colonne vertébrale.
Pas le temps de flancher. J'avais une fenêtre de tir de peut-être trente minutes avant qu'un autre garde ne reprenne cette route.
Je me relevai précipitamment et filai vers le couloir nord. L'air y était plus froid, presque piquant. Au bout de ce corridor se trouvait une simple porte grise, sans plaque, sans ornement. C'était l'accès aux sous-sols.
Je l'ouvris. Un escalier en colimaçon, en métal brut, plongeait dans les ténèbres absolues.
La "Crypte".
Le nom n'était pas usurpé. Dès que je posai le pied sur la première marche, une odeur de renfermé, d'archives anciennes et de poussière centenaire m'assaillit. Je descendis lentement, allumant ma petite lampe torche pour balayer les marches.
Vingt marches plus bas, j'atteignis le palier souterrain.
Les murs ici n'étaient plus recouverts de boiseries luxueuses, mais de pierres de taille brutes, suintantes d'humidité. C'était le cœur originel de l'académie, les fondations sur lesquelles tout leur empire de mensonges avait été bâti. Le faisceau de ma lampe glissa sur de gros tuyaux en cuivre et des câbles électriques couverts de toiles d'araignées, avant de s'arrêter sur le fond du couloir.
Au bout du tunnel de pierre, se dressait la porte des archives.
C'était une grille en fer forgé massif doublée d'un panneau en chêne extrêmement épais. L'endroit était conçu pour résister aux incendies, aux inondations et, manifestement, aux regards indiscrets. C'est là que résidaient les dossiers que le grand public ne devait jamais voir. Les accords de silence signés après un viol étouffé par une famille influente. Les preuves de fraudes financières des parents généreux donateurs. Et le véritable rapport sur la mort d'Eli Vance.
J'avançai dans le couloir de pierre, le bruit de mes pas résonnant doucement. Mon esprit tournait à toute vitesse, calculant les probabilités. À quoi allais-je être confrontée ? Un code à six chiffres ? Un lecteur de carte magnétique de haute sécurité ? Un cadenas lourd imposant d'utiliser une scie à métaux ? Je glissai ma main dans ma poche, serrant mon trombone inutile, cherchant une alternative. Si je ne pouvais pas entrer ce soir, il me faudrait voler un pass à un professeur ou, pire, à un membre du bureau des étudiants.
Je m'arrêtai devant l'immense battant.
Le bois était noirci par le temps. La poignée, un cercle de laiton terni, semblait gelée par le froid de la cave. Je passai la lumière de ma torche sur la serrure, cherchant le type de mécanisme à affronter. C'était une serrure de haute sécurité, presque impossible à crocheter en moins d'une heure.
Un frisson me parcourut l'échine. Le désespoir menaça de m'engloutir, froid et absolu. J'avais pris des risques fous pour arriver jusqu'ici, tout ça pour me heurter à un mur que je ne pouvais pas franchir.
Pourtant, quelque chose clochait.
L'interstice entre la porte et le cadre de pierre ne semblait pas parfaitement hermétique.
Mon souffle se bloqua. Ma main trembla légèrement lorsque je tendis les doigts vers la poignée de laiton glacée. Mon esprit rationnel me hurlait de ne pas le faire, que c'était insensé, que le coffre-fort de Blackwood ne pouvait pas être laissé sans défense.
J'enroulai mes doigts froids autour du métal.
Je tournai.
Le mécanisme céda dans un clic lourd, sans aucune résistance. Le panneau de chêne grinça, glissant lourdement vers l'intérieur pour laisser s'échapper un souffle d'air chargé de l'odeur du papier jauni.
Mon sang se glaça. Mes yeux s'écarquillèrent dans l'obscurité.
Je n'avais rien crocheté. Rien forcé.
La porte de la crypte n'était pas verrouillée. Elle m'attendait.

