SANG D'ENCRE ET COURONNE D'ÉPINES
Chapitre 2 • Chapitre 2 – L'Odeur de la Cible
Chapitre 2 – L'Odeur de la Cible
Chapitre 2 : L'Odeur de la Cible
L'impact de la balle en caoutchouc contre le mur de verre trempé résonna comme un coup de fusil.
Je frappai de nouveau, mon poignet fouettant l'air avec une violence mathématique, précise. La balle fusa, percuta le coin inférieur gauche et revint vers le centre du court de squash à une vitesse vertigineuse. Mon adversaire, Julian, un héritier dont la famille possédait la moitié des chantiers navals de la côte Est, plongea pitoyablement pour la rattraper. Son raquette effleura le vide. Il s'étala de tout son long sur le parquet vernis, haletant, la chemise trempée de sueur.
— Match, dis-je d'une voix monocorde, sans même le regarder.
Je posai ma raquette et attrapai la serviette brodée à mes initiales qu'un membre du personnel de première année me tendait d'une main tremblante. Je m'essuyai le visage, ignorant les gémissements de Julian qui essayait de ramasser sa dignité en même temps que ses membres endoloris.
— T'es un grand malade, Orion, souffla-t-il en s'adossant au mur vitré. Tu joues comme si tu voulais tuer quelqu'un.
Il n'avait pas tort.
L'adrénaline continuait de pomper dans mes veines, un poison froid et amer que je n'arrivais pas à purger. La scène du séminaire de ce matin tournait en boucle dans mon esprit, parasite indésirable dans l'ordinateur central de mon cerveau.
Lyra Vance.
Le nom avait le goût de la cendre. Je connaissais le dossier de chaque étudiant boursier avant même qu'il ne pose un pied sur les graviers de Blackwood. C'était mon campus. Mon royaume. Mon père m'avait appris une règle fondamentale : ne laisse jamais une anomalie s'introduire dans ton écosystème sans en connaître le code source.
Je savais qu'elle venait d'un quartier misérable où l'espoir mourait avant la fin du lycée. Je savais qu'elle avait obtenu des scores parfaits aux tests d'admission. Et je savais, bien évidemment, qui était son frère. L'idiot idéaliste qui avait cru qu'il pouvait jouer à la même table que les dieux avant de se brûler les ailes.
Mais le dossier de Lyra Vance ne mentionnait pas cette lueur d'incendie dans ses yeux. Il ne mentionnait pas cette posture, droite, insolente, ni cette façon qu'elle avait de prononcer mon nom de famille comme s'il s'agissait d'une insulte crachée sur le trottoir.
« Vous pensez que la peur est une monnaie ? C'est faux. C'est une dette. »
Ses mots résonnaient encore dans mes tympans, une offense à tout ce que je représentais. Personne ne me parlait ainsi. Les professeurs s'écrasaient, les doyens fermaient les yeux, et les autres héritiers courbaient l'échine. La peur était le ciment de Blackwood. Et cette fille aux chaussures usées et à l'uniforme raide avait osé frapper au marteau-piqueur sur mes fondations, devant toute ma cour.
— Qu'est-ce qu'on fait pour la nouvelle ? demanda Tristan, qui nous attendait dans les vestiaires privés de notre fraternité.
Tristan Sterling, un mètre quatre-vingt-dix de muscles et de brutalité contenue, décapsula une bouteille d'eau pétillante hors de prix et m'observa du coin de l'œil. Il faisait partie de mon cercle rapproché. Mon bras armé, quand la diplomatie ne suffisait plus.
— Elle a du cran, je le reconnais, ricana Julian en boitant vers les douches. Mais on ne peut pas la laisser s'en tirer avec ce qu'elle t'a balancé en cours. Si tu la laisses respirer, demain, c'est tout le quota des boursiers qui va se mettre à croire qu'ils ont le droit à la parole.
Je boutonnai lentement les poignets de ma chemise blanche sur mesure, ajustant mes boutons de manchette en onyx. Le reflet que me renvoyait le miroir était parfait. Implacable. Le masque du futur PDG de l'empire De La Baume.
— On ne va rien faire d'illogique, répondis-je d'un ton glacial. La violence physique est la langue des faibles. Si vous la touchez, vous en ferez une martyre. Et les martyrs ont tendance à inspirer les révolutions.
— Alors quoi ? gronda Tristan. On la laisse t'insulter et se pavaner dans les couloirs ?
Je tournai la tête vers lui, fixant mes yeux gris dans les siens jusqu'à ce qu'il baisse les siens. Une fraction de seconde d'hésitation, mais elle suffisait.
— On va l'évaluer, dis-je doucement. On va lui montrer exactement où est sa place. L'architecture de Blackwood est conçue pour écraser l'espoir de ceux qui ne sont pas nés du bon côté de la barrière. Vance pense qu'elle est imperméable à notre système parce qu'elle a lu deux livres de philosophie politique. Je vais lui prouver le contraire. Je vais fermer toutes les portes, une par une, jusqu'à ce qu'elle étouffe.
Je réajustai le col de mon blazer et jetai ma serviette sur un banc.
— À commencer par le déjeuner.
Le Réfectoire des Fondateurs, que tout le monde surnommait l'Olympe, n'avait rien d'une cantine étudiante. C'était un immense atrium sous une coupole de verre et d'acier forgé. Les tables étaient couvertes de nappes en lin blanc, les couverts en argent massif, et le menu était élaboré par un chef étoilé débauché à Paris par le conseil d'administration.
Seuls les membres des grandes dynasties y avaient accès. Les boursiers, eux, étaient relégués dans l'aile Ouest, un bâtiment vétuste aux murs en parpaings où l'on servait de la nourriture industrielle sur des plateaux en plastique. Cependant, l'administration de Blackwood, dans une hypocrisie caractéristique, accordait chaque année un "Pass Platine" aux cinq meilleurs étudiants boursiers, leur permettant d'accéder à l'Olympe. Une façon de les exhiber, de prouver au monde que le mérite était récompensé.
Lyra Vance, avec ses résultats frôlant la perfection, avait reçu ce pass.
Je m'installai à ma table habituelle, au centre exact de la coupole. La lumière du zénith tombait sur nous, nous érigeant en divinités intouchables. Autour de moi, la conversation bruissait, futile et calculée. Tristan et Julian s'étaient installés de part et d'autre, ainsi que quelques autres membres de notre fraternité.
Je ne participais pas à leurs discussions sur les actions en bourse de leurs pères ou sur les prochaines soirées de débauche prévues à la marina. Je gardais les yeux rivés sur la double porte en chêne massif à l'entrée du réfectoire, gardée par le maître d'hôtel, monsieur Dubois, et un dispositif de sécurité biométrique.
Vingt minutes plus tard, elle apparut.
Lyra.
Même de loin, elle détonnait. Au milieu des filles aux brushings soyeux et aux bijoux discrets mais hors de prix, elle ressemblait à un corbeau tombé dans un nid de colombes. Ses cheveux sombres étaient ramenés en une tresse stricte, son uniforme ne lui rendait aucune justice, et elle portait ce sac en cuir élimé qui sentait la friperie à plein nez. Mais son attitude, cette manière qu'elle avait de marcher avec les épaules droites et la tête haute, m'agaçait profondément. Elle refusait de se fondre dans le décor. Elle refusait de s'effacer.
Elle s'avança vers le pupitre de monsieur Dubois, sortit sa carte étudiante flambant neuve et la passa sur le scanner noir.
Le voyant lumineux clignota en rouge, accompagné d'un bourdonnement strident. Un son qui, dans l'acoustique parfaite de la coupole, fit taire la moitié des tables les plus proches.
Je me penchai légèrement en arrière sur ma chaise, croisant les bras. La chasse était ouverte.
Vance fronça les sourcils et repassa sa carte.
Bip rouge. Accès refusé.
Monsieur Dubois, un homme obséquieux dont le salaire dépendait des pourboires de nos familles, se racla la gorge et bloqua le passage avec son bras.
— Je suis désolé, mademoiselle, mais votre carte n'est pas autorisée. — C'est une erreur, répondit Lyra d'une voix calme qui porta jusqu'à moi. J'ai le Pass Platine. C'est écrit dans le règlement, alinéa 4. L'excellence académique garantit l'accès à l'ensemble des installations de restauration.
— Le système dit le contraire, mademoiselle. Le système est absolu. Je vais devoir vous demander de vous retirer. Vous bloquez le passage de nos... véritables membres.
Derrière elle, un groupe d'héritières gloussait, s'amusant ouvertement de la scène. N'importe quelle autre boursière aurait baissé les yeux. Elle aurait bafouillé des excuses, le visage écarlate, et se serait enfuie en courant vers l'aile Ouest pour pleurer dans les toilettes.
Mais pas elle.
Lyra ne bougea pas. Elle rangea lentement sa carte dans la poche de son blazer, et au lieu de regarder le maître d'hôtel, son regard balaya l'immense salle à manger.
Elle me cherchait. Elle savait.
Nos regards s'accrochèrent à travers les vingt mètres qui nous séparaient. Le même froid polaire que ce matin s'installa instantanément entre nous, gelant l'atmosphère de la pièce. Mes lèvres s'étirèrent en un sourire microscopique, dénué de chaleur, un rictus de prédateur saluant sa proie. Voilà ton monde, Vance. Et j'en détiens les clés.
À ma grande surprise, elle ne fit pas demi-tour.
Ignorant les protestations de Dubois, Lyra contourna le pupitre, s'engouffra sous la corde de velours rouge et marcha droit vers ma table.
Le silence s'abattit sur le réfectoire comme une chape de plomb. Les bruits de couverts cessèrent. Les chuchotements s'éteignirent. La tension était si palpable qu'elle en devenait asphyxiante. Tristan se raidit à ma gauche, les poings serrés sur la nappe, prêt à bondir. Je levai un doigt, juste un millimètre, pour lui ordonner de ne pas bouger. Je voulais voir jusqu'où cette folle était prête à aller.
Lyra s'arrêta à un mètre de ma table. De près, je pouvais distinguer la colère froide qui faisait vibrer la ligne de sa mâchoire. Elle sentait l'encre bon marché, la pluie de l'extérieur, et quelque chose de plus piquant. La révolte.
— Tu as perdu ton chemin, la boursière ? cracha Julian avec un mépris évident. Les Restos du Cœur, c'est dans l'autre bâtiment.
Je ne quittai pas Lyra des yeux. Elle n'accorda même pas un regard à Julian. C'était comme s'il n'existait pas. Toute son attention était braquée sur moi.
— C'est donc ça, votre stratégie avancée, De La Baume ? demanda-t-elle, sa voix basse mais parfaitement audible. Annuler mon accès à la cafétéria ? Je m'attendais à Machiavel, et je me retrouve avec les tactiques d'un collégien qui s'est fait voler son goûter.
La provocation était si directe, si suicidaire, que plusieurs étudiants aspirèrent bruyamment leur souffle autour de nous.
Je gardai mon visage impassible, étudiant ses traits. La dureté de ses yeux sombres, la façon dont elle pinçait les lèvres pour ne pas montrer que son cœur battait probablement à tout rompre. Elle masquait bien sa peur. Très bien. Mais je savais qu'elle était là, tapie sous sa peau.
— Je n'ai aucune idée de ce dont vous parlez, Vance, répondis-je d'un ton monocorde, la voix drapée dans une arrogance aristocratique. Si le système juge que vous n'êtes pas digne de vous asseoir parmi nous, ce n'est qu'une question de sélection naturelle. Ce réfectoire est réservé à ceux qui apportent une véritable valeur à Blackwood. Pas à ceux qui viennent piller nos ressources en récitant des leçons de morale pathétiques.
— Une véritable valeur ? répéta-t-elle, ses yeux dérivant lentement sur notre table couverte de truffes, de filets mignons à peine entamés et de carafes de cristal. La seule chose que vous apportez à cet endroit, ce sont les chèques de papa pour étouffer vos scandales. Sans vos noms de famille, vous ne seriez même pas capables de gérer la caisse d'un fast-food sans faire faillite.
Tristan se leva d'un bond, faisant racler sa chaise contre le marbre au sol.
— Fais très attention à ce que tu dis, petite crasseuse, grogna-t-il, son visage à quelques centimètres du sien.
Lyra ne recula pas. Pas d'un millimètre. Elle soutint le regard haineux de Tristan avec une indifférence glaçante, avant de reporter son attention sur moi.
— Vous pensiez m'humilier en me laissant à la porte ? dit-elle, s'adressant uniquement à moi. Vous vous trompez de cible. Je ne veux pas de votre nourriture hors de prix ni de vos sièges en cuir. La seule chose que votre petit stratagème vient de prouver, Orion, c'est que vous me considérez déjà comme une menace.
Elle se pencha très légèrement, appuyant ses paumes à plat sur le bord de ma table, s'invitant dans mon espace personnel. Je sentis son odeur, plus nette cette fois. Un parfum absent, remplacé par l'odeur du savon bas de gamme et d'une détermination féroce.
— On est le premier jour, et vous avez déjà peur de moi, murmura-t-elle, pour que je sois le seul à l'entendre.
La fureur explosa dans ma poitrine, une chaleur blanche et aveuglante, mais je scellai mon expression sous une couche de glace épaisse. Je refusai de lui donner la satisfaction d'une réaction.
— Dégage de ma vue, Vance, lâchai-je d'une voix si basse, si chargée de venin, qu'elle aurait dû la pétrifier sur place. Avant que je ne décide de détruire bien plus que ta carte de cantine.
Un sourire.
Un putain de sourire en coin s'étira sur ses lèvres. Il n'y avait aucune joie dedans, juste un défi incandescent.
— Bon appétit, De La Baume. Faites attention à ne pas vous étouffer avec votre orgueil.
Elle se redressa avec une élégance que ses vêtements de pauvre ne pouvaient dissimuler. Puis, sans précipitation, elle pivota sur les talons de ses mocassins usés et traversa l'immense salle pour repartir par où elle était arrivée. Les regards de l'élite la suivaient, lourds de haine et d'incrédulité, mais elle marcha le dos droit, la tête haute, fendant l'air toxique de Blackwood avec la fierté d'une reine exilée.
Je restai figé à ma table, les mâchoires serrées au point de m'en faire mal. Mon cœur battait d'un rythme lent, lourd, furieux.
Dubois s'approcha, dégoulinant de sueur froide, s'excusant profusément pour l'intrusion, promettant de renforcer la sécurité. Je le renvoyai d'un geste sec de la main, mes yeux fixés sur les portes battantes par lesquelles elle venait de disparaître.
La boursière venait de me tenir tête deux fois en moins de six heures. Elle n'avait pas craqué. Elle n'avait pas supplié.
Je passai ma langue sur l'intérieur de ma joue, savourant l'acidité de cette haine nouvelle et stimulante. Je n'avais jamais eu d'ennemi digne de ce nom. Jusqu'à présent, les gens se contentaient de s'effondrer quand je soufflais sur leur château de cartes. Mais Lyra Vance... elle était différente. Elle était une anomalie dans mon système parfait.
Et les anomalies devaient être éradiquées.
Elle ne baisse jamais les yeux. Un défaut de fabrication que je vais devoir corriger.

