Rubis Corrompu
Chapitre 2 • Chapitre 2 – La Marche des Condamnées
Chapitre 2 – La Marche des Condamnées
Chapitre 2 : La Marche des Condamnées
L'habitacle de la calèche d'ébène était un cercueil tapissé de velours cramoisi.
À l'instant où la lourde portière s'était refermée sur moi, scellant mon sort et m'arrachant définitivement aux pleurs déchirants de ma petite sœur, le froid s'était insinué dans mes os avec une brutalité nouvelle. Ce n'était plus le gel piquant et familier des hivers de Val-d'Ombre. C'était une morsure d'outre-tombe, un givre spectral qui semblait émaner des boiseries mêmes du carrosse, figeant la moelle de mes os et engourdissant mes extrémités.
Nous étions quatre. Quatre jeunes femmes arrachées à leurs familles, offertes en holocauste pour apaiser la faim d'un empire qui nous considérait à peine comme des êtres doués de conscience. À ma gauche, recroquevillée contre la paroi capitonnée, se trouvait Elara, la fille du boulanger. Ses sanglots ininterrompus résonnaient comme une litanie funèbre dans le silence oppressant du véhicule. Ses mains potelées, rougies par le froid, déchiraient frénétiquement le tablier qu'elle portait encore. En face de moi, deux autres filles d'un village voisin se tenaient enlacées, leurs visages exsangues cachés dans le cou l'une de l'autre, tremblant de tous leurs membres.
Elles pleuraient leur vie volée. Elles pleuraient l'horreur de ce qui les attendait.
Je ne pleurais pas.
Je venais de signer mon arrêt de mort, mais dans mes veines, le sang de mes ancêtres hurlait à la guerre. Une guerre sourde, intime, secrète. Je n'avais pas sacrifié ma vie pour Lya afin de finir comme une bête terrorisée menée à l'abattoir. La peur martelait mes tempes, asséchant ma gorge, mais je la forçai à se tapir au fond de mes entrailles. Je devais rester lucide. Je devais rester maîtresse de mon destin, même s'il ne me restait que quelques heures à vivre.
Le carrosse avançait à une vitesse surnaturelle, glissant sur les routes défoncées de la province sans le moindre soubresaut. À travers la vitre teintée par le givre, le paysage n'était qu'une succession de traînées fantomatiques : des forêts de pins noirs décharnés, des crêtes montagneuses tranchantes comme des mâchoires, et la brume, éternelle, étouffante, qui s'enroulait autour de notre convoi comme un linceul.
Mais le véritable cauchemar ne se trouvait pas à l'extérieur. Il était enfermé avec nous.
L'Émissaire de la Cour de Cendres siégeait sur la banquette opposée, aussi immobile qu'une statue funéraire taillée dans le marbre le plus pur. Il n'avait pas prononcé un mot depuis notre départ. Son lourd manteau sombre retombait en plis parfaits autour de sa silhouette svelte, d'une élégance aristocratique qui jurait violemment avec notre misère de paysannes. Ses mains, recouvertes de gants de cuir souple, reposaient sur le pommeau d'argent de sa canne.
Il gardait les yeux fermés. Pourtant, je savais qu'il nous observait.
Dans cet espace confiné, son aura était étouffante. Il exhalait un parfum sophistiqué et macabre : des effluves de roses fanées, d'ozone crépitant, et, en filigrane, la note cuivrée, indéniable, du sang ancien. C'était une odeur narcotique, conçue pour anesthésier la proie, pour la bercer d'une torpeur fatale. Je voyais les paupières d'Elara s'alourdir, son esprit céder peu à peu à la fascination mortifère du prédateur.
Soudain, le vampire ouvrit les yeux.
Ses orbes d'un bleu délavé, presque transparent, se fixèrent sur moi. La température dans l'habitacle sembla chuter de dix degrés supplémentaires. Il ignora totalement les trois autres filles, leurs gémissements pitoyables n'éveillant chez lui qu'un ennui aristocratique. C'était moi qu'il regardait. Celle qui avait osé lui tenir tête. Celle qui avait invoqué les lois anciennes.
Il inclina très légèrement la tête, étudiant mon visage avec une froideur clinique. Son regard ne portait aucune chaleur, aucune humanité. C'était le regard d'un joaillier examinant une pierre précieuse brute, calculant la meilleure façon de la tailler… ou de la briser. Son attention descendit le long de mon cou, se fixant avec une acuité troublante sur la base de ma gorge.
Je sentis la pulsation frénétique de ma carotide contre ma peau. Mon sang battait la chamade, trahissant la terreur que je m'efforçais de dissimuler derrière mon masque de marbre.
Un sourire lent, infiniment cruel, étira ses lèvres d'ivoire.
Il ne fit aucun mouvement vers moi. Il respectait la distance protocolaire de sa fonction. Mais la tension dans l'air était palpable, électrique, chargée de la violence contenue de sa soif. Ses narines frémirent imperceptiblement. Il dégustait l'arôme de ma résistance. L'instinct du chasseur face à une proie qui, pour une fois, ne baissait pas les yeux.
— Tu possèdes un cœur vaillant, petite humaine, murmura-t-il enfin. Sa voix était une caresse de velours sombre, une mélodie envoûtante qui caressait mes tympans et menaçait d'affaiblir ma volonté.
Je serrai les mâchoires, refusant de répondre. Je savais que sa politesse exquise n'était que le vernis décadent d'une monstruosité sans nom. Les Seigneurs de la Nuit aimaient jouer. Ils aimaient que leur repas ait de la saveur, et rien n'était plus savoureux pour eux que le désespoir d'une âme rebelle brisée sur l'autel de leur suprématie.
— Ton rythme cardiaque est fascinant, poursuivit-il, ses yeux fixés sur la veine bleue qui palpitait sous ma peau pâle. Rapide. Fort. Gorgé de cette ridicule défiance mortelle. Le Prince des Cendres appréciera cette… vitalité. Il se lasse si vite des calices qui s'évanouissent avant même d'avoir senti la caresse de ses crocs.
Un frisson de pure horreur me parcourut l'échine. Le Prince des Cendres. Darius Vane. Le Haut-Roi régnait en maître absolu, mais c'était le Prince, le souverain de la Citadelle d'Obsidienne, qui recevrait la dîme. Les légendes le décrivaient comme un prédateur impitoyable, un général immortel dont la cruauté n'avait d'égale que la beauté terrifiante.
Je soutins le regard de l'Émissaire, refusant de lui offrir la satisfaction d'une larme. Lentement, sous le lourd tissu rêche de ma jupe, je glissai ma main droite vers la couture dissimulée de mon jupon.
Mes doigts, engourdis par le gel, trouvèrent la petite fente dissimulée dans la doublure. Ils effleurèrent la surface lisse et froide d'un minuscule flacon de verre.
Ma bouée de sauvetage. Mon ultime acte de liberté.
C'était une fiole de Ciguë Noire, mélangée à de l'essence de belladone et de la poudre de verre très fine. Un poison foudroyant, interdit par édit royal sous peine de tortures indicibles. Les apothicaires de notre village refusaient d'en préparer, craignant les espions du Haut-Roi. Mais ma mère m'avait appris les secrets des plantes toxiques des montagnes, avant que la fièvre ne l'emporte. J'avais distillé ce liquide pendant des nuits entières, dans l'humidité de notre cave, préparant le jour où le sort s'acharnerait sur notre foyer. Je l'avais conçu pour Lya, au cas où la Moisson la réclamerait, pour lui offrir une issue miséricordieuse.
Finalement, c'était moi qui l'utiliserai.
Je caressai le bouchon de liège scellé à la cire. Une seule goutte suffisait pour paralyser le système nerveux. La totalité de la fiole arrêterait mon cœur en moins de dix secondes. De plus, la Ciguë Noire avait la particularité de rendre le sang atrocement amer et mortellement toxique pour les vampires mineurs, et profondément nauséeux pour les sang-pur.
Je ne serais le bétail de personne.
Ils pouvaient voler mon avenir, arracher mon corps à ma terre natale, mais ma mort n'appartiendrait qu'à moi. Dès que nous franchirions les portes de leur palais de cauchemar, dès qu'ils tenteraient de me dénuder, de me préparer pour leur répugnant souverain, je briserais le sceau. J'avalerais le venin. Je mourrais sur leurs sols de marbre poli, les privant de leur dîme, crachant ma défiance au visage de leur prétendue divinité.
La détermination glacée qui s'empara de moi calma les battements erratiques de mon cœur. L'Émissaire, captant ce changement subtil dans ma physiologie, fronça légèrement les sourcils. Son regard inquisiteur remonta vers mes yeux. Il cherchait à comprendre pourquoi l'odeur de ma peur venait de se dissiper pour laisser place à une résignation féroce.
Je lui adressai un sourire infime, un rictus dénué de toute joie, mais chargé d'une insolence suicidaire. Il ne pouvait pas lire dans mes pensées. J'étais peut-être une frêle mortelle à ses yeux, mais j'étais armée de ma propre fin.
Le voyage dura des heures, ou peut-être des siècles. Le temps n'avait plus cours dans ce cercueil roulant. L'obscurité à l'extérieur devenait de plus en plus dense, de plus en plus lourde. Les pleurs d'Elara et des autres filles s'étaient taris, remplacés par un sommeil catatonique induit par la magie passive du vampire qui partageait notre espace. J'étais la seule à rester éveillée, luttant contre l'engourdissement de mes membres, la main fermement agrippée à mon flacon de poison.
Soudain, la calèche ralentit. L'inclinaison du sol indiqua que nous montions une pente abrupte.
— Réveillez-vous, ordonna l'Émissaire d'une voix sèche qui claqua comme un fouet, brisant le charme.
Les trois filles sursautèrent, haletantes, désorientées, avant que la terreur ne s'abatte à nouveau sur elles. L'une d'elles se mit à vomir sur le plancher de velours. Le vampire détourna le regard avec une moue de profond dégoût, lissant le tissu impeccable de ses gants.
— Quelle exquise dignité, murmura-t-il avec mépris.
Je me penchai vers la petite vitre givrée et l'essuyai du revers de la manche.
Ce que je vis me glaça le sang d'une manière que ni le froid de la nuit ni la présence de l'Émissaire n'avaient réussi à faire.
Nous étions arrivés.
La montagne s'était brutalement éventrée pour révéler une architecture de démence. La Citadelle d'Obsidienne se dressait devant nous, colossale, défiant les lois de la gravité et de la raison. Ses immenses tours noires, effilées comme des lances, perçaient les nuages bas et s'élançaient vers un ciel dépourvu de clarté. Des remparts titanesques, taillés directement dans la roche volcanique, encerclaient un domaine de cauchemar. Des gargouilles de pierre, si réalistes qu'elles semblaient prêtes à s'animer pour fondre sur nous, ornaient les arches gothiques et les balcons surplombant le vide.
Mille fenêtres étroites et pointues brillaient d'une lueur écarlate ou dorée, témoignant de la vie décadente qui grouillait à l'intérieur. C'était une forteresse de ténèbres absolues, une gueule béante prête à engloutir les âmes des innocents. L'architecture entière hurlait la puissance, l'éternité et l'écrasante supériorité de la race vampirique.
Le convoi s'engagea sur un pont de fer suspendu au-dessus d'un gouffre insondable. Le bruit mat des sabots des destriers d'ombre résonna sinistrement. De l'autre côté du précipice se dressaient les portes monumentales de la cour principale. Elles étaient forgées dans un métal noir, gravées de scènes d'un réalisme effroyable illustrant la domination des vampires sur les mortels.
Les lours battants s'ouvrirent dans un gémissement métallique qui résonna jusqu'au plus profond de ma poitrine.
À mes côtés, Elara se mit à hurler, un cri strident, animal, celui d'une bête qui voit la hache du boucher s'abattre. Les autres pleuraient à chaudes larmes, suppliant des dieux absents de les épargner.
Moi, je ne fis qu'enserrer un peu plus fort la fiole de verre dans ma poche, sentant le bouchon de cire sous la pulpe de mon pouce, prête à le faire sauter à la seconde où l'on poserait la main sur moi. Je relevai le menton, refusant de détourner les yeux des mâchoires de pierre qui s'ouvraient pour nous engloutir. Ma résolution était de fer. Je ne pleurerais pas. Je ne supplirais pas. Je leur laisserais un cadavre empoisonné.
Les portes monumentales se refermèrent lourdement derrière notre calèche dans un fracas de tonnerre.
L'ombre de la Citadelle d'Obsidienne avala notre convoi. Il n'y avait plus de lumière, plus de retour en arrière.

