Rubis Corrompu
Chapitre 1 • Chapitre 1 – L'Urne d'Obsidienne
Chapitre 1 – L'Urne d'Obsidienne
Chapitre 1 : L'Urne d'Obsidienne
Le froid n'était pas seulement une morsure sur notre peau ; c'était un linceul. Un linceul tissé de givre et de désespoir, jeté sur le village de Val-d'Ombre depuis des siècles. Dans ce monde où le soleil n'était plus qu'une légende chuchotée aux enfants désobéissants, l'hiver ne finissait jamais vraiment. Il s'atténuait, tout au plus, pour laisser place à une brume perpétuelle, un voile grisâtre sous lequel nous étions nés, sous lequel nous vivions, et sous lequel, invariablement, nous mourrions.
Mais ce soir, la brume s'était dissipée. Les astres perçaient la voûte céleste avec une netteté cruelle, illuminant la neige d'une lueur d'argent maladive. C'était la nuit de la Moisson.
Je tenais la main de Lya si fort que mes jointures étaient devenues blanches. Ma petite sœur, du haut de ses seize ans, tremblait d'un spasme ininterrompu sous sa misérable cape de laine bouillie. Je sentais la fragilité de ses os, semblables à ceux d'un oisillon tombé du nid, et l'odeur rance de sa terreur qui se mêlait à celle, métallique, du gel.
— Ne regarde pas leurs yeux, Aélis, me murmura-t-elle, la voix brisée par un sanglot qu'elle tentait désespérément de ravaler. Maman disait toujours qu'ils volent ton âme si tu croises leur regard.
— Maman disait beaucoup de choses, Lya, répondis-je d'un ton que je voulais apaisant, bien que mon propre cœur martelât mes côtes avec la frénésie d'un animal traqué. Baisse la tête. Reste dans mon ombre. Tout ira bien.
Un mensonge. Un mensonge magnifique et pitoyable. Rien n'allait jamais bien lors de la Moisson.
Tous les dix ans, la Cour de Cendres exigeait son tribut. Les Seigneurs de la Nuit, ces prédateurs séculaires qui régnaient depuis la Citadelle d'Obsidienne, descendaient dans nos vallées misérables pour réclamer leur dîme de chair et de sang. Ils ne prenaient que les jeunes femmes. Celles dont le sang chantait avec la vivacité de la jeunesse, dont la peau n'avait pas encore été tannée par les travaux des champs. Ils les emmenaient dans leurs carrosses noirs, vers une destinée que personne ne connaissait vraiment, mais que tout le monde redoutait plus que la mort elle-même. On murmurait qu'elles devenaient des calices. Des esclaves dont la seule fonction était de désaltérer l'immortalité de ces monstres aristocratiques.
Le glas de l'église en ruine retentit. Un coup. Deux coups. Trois.
Le son lugubre résonna dans le silence de mort qui enveloppait la place du village. Plus de trois cents âmes étaient rassemblées là, immobiles, le souffle formant de petits nuages blancs dans l'air glacial. Personne n'osait parler. Personne n'osait bouger. L'instinct de survie de la proie face au prédateur en approche.
Le grondement sourd de sabots perça l'obscurité.
Ils arrivaient.
La foule s'écarta comme un seul homme, pressée par une terreur invisible, pour dégager la rue principale. De la forêt de pins noirs émergèrent d'abord les cavaliers de l'avant-garde. Leurs destriers étaient des monstres d'ombre, gigantesques, dont les naseaux exhalaient des volutes de vapeur souffrée. Les gardes vampires portaient des armures d'un métal si sombre qu'il semblait absorber la lumière de la lune. Leurs visages, encapuchonnés ou masqués, ne laissaient deviner que l'éclat surnaturel de leurs yeux.
Puis, le carrosse apparut.
Il glissait sur la neige fondue sans émettre le moindre bruit de roues, tiré par un attelage cauchemardesque. Le bois d'ébène du véhicule était orné de délicates volutes d'argent, des lierres d'épines entrelacés qui racontaient l'histoire d'un empire bâti sur le sang. À la vue de l'emblème de la Cour de Cendres – un calice brisé surmonté d'une couronne d'épines – le bourgmestre du village tomba à genoux, la face dans la boue gelée. L'assemblée l'imita avec la synchronisation de la désolation.
Je forçai Lya à s'agenouiller et posai un genou à terre, inclinant la nuque, exposant ma vulnérabilité comme la loi l'exigeait. Mais je gardai les yeux levés juste assez pour observer à travers le rideau de mes cheveux bruns.
La porte du carrosse s'ouvrit avec un claquement sec, semblable à un coup de fouet.
Un silence abyssal s'abattit sur la place. Même le vent sembla retenir son souffle.
L'Émissaire de la Cour descendit. Il ne marchait pas ; il glissait, fluide comme de l'encre se répandant sur du parchemin. Il était d'une beauté terrifiante. Une beauté obscène. Sa peau avait la froideur et la pâleur de l'ivoire ancien, lisse, inhumaine, exempte de la moindre imperfection. Ses pommettes étaient tranchantes comme des lames de verre, et ses cheveux d'un blond de cendre tombaient en cascade parfaite sur un l lourd manteau de velours cramoisi. Chaque détail de sa vêture hurlait la décadence d'une aristocratie qui s'était élevée bien au-dessus de notre condition mortelle : dentelles noires, gilet de brocart brodé de fils de platine, et cette insoutenable grâce dans le moindre de ses gestes.
Il s'avança jusqu'à l'estrade de bois érigée au centre de la place. Derrière lui, un garde portait un objet recouvert d'une soie noire.
L'Émissaire s'arrêta. Il inspira lentement, fermant ses yeux de glace, savourant l'air de la nuit.
— Ah… l'odeur de la peur, murmura-t-il.
Sa voix était un velours empoisonné, une caresse hypnotique qui se glissait sous notre peau et caressait nos os. Elle n'était pas forte, et pourtant, elle résonna dans le crâne de chaque villageois, cristalline et dominatrice.
— Elle est si rustique, si charmante dans sa pureté. Val-d'Ombre n'a rien perdu de sa saveur.
Il ouvrit les yeux. Des orbes d'un bleu délavé, presque transparent, qui balayèrent la foule agenouillée avec l'intérêt distrait d'un seigneur inspectant son bétail avant l'abattage.
— Relevez-vous, mortels, ordonna-t-il d'un ton las. Le Haut-Roi n'a que faire de vos génuflexions dans la boue. Il réclame son dû.
Nous nous mîmes debout, tremblants, chancelants. Je serrai Lya contre mon flanc. Son cœur battait à tout rompre contre mon bras, comme un oiseau prisonnier. J'aurais voulu lui boucher les oreilles, l'aveugler, la cacher sous ma propre chair pour la soustraire à ce cauchemar.
D'un geste d'une élégance cruelle, l'Émissaire fit signe au garde. Ce dernier retira la soie noire d'un mouvement fluide.
La foule retint une exclamation de terreur. L'Urne d'Obsidienne.
Elle trônait sur l'estrade, taillée dans une pierre volcanique si polie qu'elle reflétait nos visages exsangues. À l'intérieur reposaient de petits parchemins enroulés, chacun portant le nom d'une jeune femme du village âgée de seize à vingt-cinq ans. Mon nom y était. Celui de Lya, qui venait tout juste d'atteindre l'âge maudit ce mois-ci, y avait été ajouté hier.
— Le Pacte est immuable, déclara l'Émissaire, sa voix caressant les syllabes avec une volupté perverse. En échange de notre… protection, de notre indulgence, vous offrez à la Citadelle les plus belles fleurs de votre terre stérile. Une offrande. Une vie pour la perpétuité de notre clémence.
Il sourit. Ce fut une vision de cauchemar. Ses lèvres pâles s'étirèrent, révélant la pointe nacrée de ses canines. Ce n'était pas un sourire humain. C'était la promesse silencieuse d'une prédation séculaire.
— Procédons, soupira-t-il, comme s'il s'ennuyait terriblement. La nuit est encore jeune, et le Prince déteste que ses convois soient en retard.
L'Émissaire s'approcha de l'Urne. L'air sembla se figer. Chaque battement de mon cœur résonnait dans mes tempes. J'avais vingt-quatre ans. J'avais survécu à une Moisson, en retenant mon souffle, en priant des dieux morts depuis longtemps. Mais cette fois-ci, l'équation avait changé. Cette fois-ci, la vie de Lya était dans la balance.
Il retira un gant de soie noire, dévoilant une main d'une blancheur cadavérique, aux doigts longs et effilés, terminés par des ongles nets, brillants comme des griffes polies. Il plongea la main dans l'Urne. Le cliquetis des parchemins de peau contre la pierre précieuse ressembla au bruit des ossements qu'on remue.
Il tira un rouleau.
Lentement. Délibérément. Il savourait la torture psychologique de ces quelques secondes d'attente. Il brisa le sceau de cire d'un coup de pouce, déroula le parchemin crissant. Ses yeux transparents parcoururent l'encre.
Le temps s'arrêta.
— Lya Vane, prononça-t-il, sa voix tranchant l'air glacé.
Un cri étouffé m'arracha la poitrine. Ce n'était pas moi qui avais crié, c'était ma mère, de l'autre côté de la place, avant que mon père ne lui plaque la main sur la bouche pour la faire taire. Mais à mes côtés, Lya s'effondra. Ses jambes refusèrent de la porter. Elle tomba à genoux dans la neige, l'esprit brisé, hoquetant de terreur pure.
Lya. Ma petite Lya. Celle qui chantait pour faire fuir les ombres, celle qui m'avait aidée à enterrer notre chien avec des fleurs, celle qui ne connaissait rien de la violence de ce monde.
Deux gardes armurés s'avancèrent lourdement, fendant la foule pétrifiée. Ils venaient pour elle.
Non.
Mon cerveau cessa d'analyser. L'instinct primordial de survie, celui de la meute, celui du sang, s'alluma dans mes veines avec la violence d'une éruption. Une chaleur étrange, étrangère à cet hiver maudit, pulsa sous ma peau.
Avant même d'avoir pris conscience de mon acte, je fis un pas en avant.
Je lâchai la main de Lya et me dressai comme un rempart devant elle.
— Halte, dis-je.
Ma voix, claire et ferme, brisa le silence religieux de la place. La foule eut un mouvement de recul massif, terrifiée par l'audace, par le blasphème. Les deux gardes s'arrêtèrent, surpris par cet obstacle dérisoire, leurs mains gantées de fer se posant par réflexe sur le pommeau de leurs épées.
L'Émissaire, sur l'estrade, pivota lentement. Son manteau de velours tourbillonna autour de lui. Ses yeux délavés se fixèrent sur moi. La température chuta brusquement de plusieurs degrés, comme si l'air lui-même se recroquevillait devant sa contrariété.
— Quelle est cette insolence ? murmura-t-il. Son ton était doux, infiniment dangereux. Un bourdonnement à la lisière de la rage.
Je levai le menton. La peur était là, glacée, paralysante, mais la colère était plus forte. Elle me consumait de l'intérieur, brûlant le givre sur mes cils.
— Le nom tiré est Lya Vane, dis-je en soutenant son regard, transgressant ainsi la première règle de la survie. Elle est trop jeune. Trop frêle. Elle ne survivrait pas au voyage jusqu'à la Citadelle, encore moins à vos… services.
La tension de la place était à son paroxysme. L'Émissaire descendit la première marche de l'estrade. Ses mouvements étaient d'une fluidité de reptile. Il s'avança dans ma direction, et la foule s'écarta dans un mouvement de panique silencieuse, me laissant seule, isolée dans un cercle de neige immaculée avec ma sœur pleurant derrière moi.
Il s'arrêta à moins d'un mètre. Je devais lever la tête pour le regarder. La proximité du vampire était écrasante. Il ne dégageait aucune chaleur corporelle. Il sentait la rose fanée, l'ozone, et le cuivre ancien du sang séché. Son immobilité était totale ; pas un frisson, pas un battement de cils, pas de mouvement respiratoire. Une statue de marbre habitée par la mort.
Ses yeux scrutèrent mon visage, puis descendirent, cliniques, glacés, pour se poser sur mon cou.
Je sentis son regard comme une caresse physique. C'était une fascination prédatrice, l'évaluation d'une marchandise. Ses pupilles se dilatèrent imperceptiblement alors qu'il observait, sans l'ombre d'un doute, le battement frénétique de ma veine jugulaire qui palpitait sous ma peau tiède.
— Tu as du courage, petite humaine, dit-il, la voix abaissée à un chuchotement que seule moi pouvais entendre. Ou peut-être n'est-ce que la stupidité de votre espèce. La Moisson ne s'encombre pas de considérations de fragilité. L'Urne a parlé.
— La Loi du Sang permet la substitution, rétorquai-je sans trembler, récitant les textes anciens que je gardais cachés sous la latte de mon lit. Le Lex Sanguinis, Article Quatre. Un membre du même sang peut réclamer la place du tribut, si sa vitalité et sa pureté sont jugées acceptables par l'Émissaire.
Un éclair de véritable surprise traversa les yeux de l'immortel. Il inclina légèrement la tête sur le côté, comme un loup étudiant une proie qui venait soudainement de lui parler.
Il avança d'un demi-pas. L'espace entre nous disparut. Le parfum capiteux, presque narcotique de son aura m'enveloppa, menaçant d'engourdir mes sens. Ses yeux ne quittaient toujours pas ma gorge, où mon pouls battait à la mesure de ma terreur. Il leva une main. J'eus le réflexe de reculer, mais je me forçai à rester de marbre. Ses doigts effleurèrent l'air à quelques millimètres de ma peau, traçant le contour de ma carotide sans me toucher.
La tension pure entre l'instinct du monstre assoiffé et l'étiquette de l'aristocratie vampirique crépitait dans l'air, électrique.
— Tu invoques les anciennes lois, murmura-t-il, un léger rictus amusé relevant le coin de sa lèvre. Tu penses que ton sang vaut mieux que le sien ? Que ta chair saura satisfaire les Cours de la Citadelle ?
— Je sais que je survivrai plus longtemps qu'elle, répondis-je, le souffle court.
Il se redressa de toute sa hauteur, son regard plongeant enfin dans le mien. Ce fut comme chuter dans un gouffre de glace. Une hypnose vertigineuse chercha à s'insinuer dans mon esprit, à me faire plier, à m'imposer la soumission. Mais je tins bon, ancrant mon esprit dans la nécessité absolue de sauver Lya.
— Très bien, décréta-t-il à voix haute, pour que tout le village entende. La substitution est acceptée. Le nom de Lya Vane est effacé.
Derrière moi, Lya poussa un cri déchirant : — Non ! Aélis, non !
Les gardes l'agrippèrent par les bras pour la repousser vers la foule, étouffant ses sanglots. Je ne me retournai pas. Si je la regardais, je m'effondrerais.
L'Émissaire me fit un geste gracieux et terrifiant en direction du carrosse noir.
— Monte, Tribut, ordonna-t-il, la politesse protocolaire masquant à peine la faim prédatrice qui s'était éveillée dans son regard. Ta nouvelle éternité commence ce soir.
Je marchai d'un pas raide vers la voiture d'ébène. Chaque crissement de mes bottes sur la neige résonnait comme le gong de mes propres funérailles. Le froid m'envahissait, mais sous la terreur, au plus profond de moi, une braise incandescente venait de s'embraser. Quelque chose d'archaïque, de puissant, qui refusait d'être une simple proie.
La lourde porte du carrosse se referma sur moi dans l'obscurité totale, étouffant les pleurs de ma sœur.
Je venais de signer mon arrêt de mort, mais dans mes veines, le sang de mes ancêtres hurlait à la guerre.

