Lune de cendres
Chapitre 3 • Chapitre 3 – La Couronne de Trahison
Chapitre 3 – La Couronne de Trahison
Chapitre 3 : La Couronne de Trahison
Le sang séché tirait sur la peau de mes mains, formant une croûte sombre sous mes ongles. L'eau glacée du baquet dans lequel je les plongeai se teinta d'un rose sale, emportant avec elle les fluides vitaux de Garrick, mais l'odeur, elle, refusait de disparaître.
La tente des guérisseurs avait retrouvé un semblant de calme. Le souffle rauque et régulier de l'éclaireur mutilé résonnait dans le silence, preuve que mes onguents et mes sutures rudimentaires avaient réussi à repousser la faucheuse, du moins pour cette nuit. Mes apprenties s'activaient silencieusement dans les coins, frottant les planches de bois rougies, n'osant pas croiser mon regard.
Je m'appuyai contre le rebord de la table, épuisée. Chaque muscle de mon corps tremblait des contrecoups de l'adrénaline, mais c'était autre chose qui me donnait la nausée. Une présence fantomatique. Une empreinte invisible.
Même après avoir brûlé les vêtements de Garrick comme Torin me l'avait ordonné, l'odeur de Kaelen – ce mélange foudroyant de pin calciné, de cendre et d'orage électrique – restait accrochée aux parois de mon esprit. Elle pulsait au rythme de mes battements de cœur, réveillant dans mes entrailles une chaleur sourde et animale que je réprimais avec acharnement. Je me sentais déviante. Comment mon corps pouvait-il réagir avec une telle intensité à l'Alpha responsable d'un tel carnage ? Je n'étais qu'une humaine, une anomalie sans loup, et pourtant, l'appel primal de cet ennemi juré avait fait vibrer des cordes en moi que Torin lui-même n'avait jamais su toucher.
Le tissu de ma robe bleu nuit, que j'avais tant soignée, était déchiré à l'ourlet et taché d'éclaboussures écarlates. Je lissai le pan de laine avec un sourire amer. La tenue d'une future Luna, souillée par les prémices d'une guerre.
La toile de la tente s'ouvrit dans un bruissement sec. Un garde de la meute, l'air sombre et tendu, se tenait dans l'encadrement.
— L'Alpha te fait mander, Lyra, annonça-t-il d'une voix dénuée de la moindre chaleur. La Cérémonie de l'Éclipse reprend. La meute exige une reine avant que la lune de sang ne décline.
Mon cœur fit un bond douloureux dans ma poitrine, chassant instantanément le souvenir vicié du Fléau. Torin m'attendait. La crise était passée, j'avais sauvé l'un de ses meilleurs guerriers, prouvant une fois de plus ma valeur indéfectible à l'Aube. Il m'avait demandé d'être au premier rang. Il n'allait pas reculer.
— J'arrive, soufflai-je en m'essuyant le visage avec un linge propre.
Je sortis dans la nuit glaciale. L'atmosphère du campement avait radicalement changé. Ce n'était plus l'excitation joyeuse et frénétique du début de soirée. L'air était lourd, saturé de phéromones d'angoisse, de colère et de paranoïa. Les loups étaient sur les nerfs. Beaucoup arpentaient les abords de la place d'armes sous leur forme animale, leurs babines retroussées, leurs regards jaunes scrutant nerveusement les ombres de la forêt environnante. La menace d'Obsidienne planait sur nous comme un linceul.
Les tambours reprirent. Boum. Boum. Boum.
Un rythme lent, martial, annonciateur d'un couronnement qui avait pris des allures de conseil de guerre. Je traversai la foule. Cette fois, les membres de la meute ne me bousculèrent pas. Ils s'écartaient sur mon passage, les narines frémissantes, captant l'odeur de la mort que je portais encore sur moi. Certains murmuraient, d'autres détournaient le regard.
Je me hissai jusqu'au premier rang, reprenant ma place exacte au pied de la pierre de sacre.
Torin était toujours là, majestueux, terrifiant. Les runes de cendre sur son torse nu semblaient pulser sous la lumière rouge de l'éclipse. Son regard ambré balayait la masse grouillante de son peuple, évaluant ses troupes, calculant ses forces. Il dégageait une aura de domination si pure, si dense, que l'oxygène semblait se raréfier autour du monolithe. Le parfum de cèdre et d'ambre qui émanait de lui commandait la soumission absolue. Mes genoux en tremblèrent presque.
Lorsqu'il baissa les yeux vers moi, mon souffle se bloqua. Ses pupilles se dilatèrent une fraction de seconde, accrochant mon regard. J'y cherchai la tendresse de l'amant, la promesse silencieuse de nos nuits volées dans ma cabane. Mais je n'y trouvai qu'un mur de glace. Ses traits étaient durs, impénétrables, façonnés par la brutalité de sa fonction.
— Frères et sœurs de l'Aube ! gronda Torin, sa voix dominant le martèlement des tambours.
Le silence s'abattit instantanément sur la clairière. Seul le crépitement des grands brasiers osait troubler l'attention absolue de la meute.
— Ce soir devait être une célébration. Il est devenu un avertissement ! Kaelen d'Obsidienne, le monstre que nos anciens ont banni il y a dix ans, ose à nouveau tester nos défenses. Il a frappé l'un des nôtres à notre propre frontière, souillant notre terre de son odeur !
Un grondement collectif, chargé d'une haine viscérale, s'éleva de l'assemblée. La tension territoriale était palpable. Les loups avaient besoin de sang, d'une direction, d'une ancre.
Torin leva le poing, et le silence retomba comme une pierre.
— L'hiver qui vient sera rouge, poursuivit-il, ses muscles se contractant sous l'effort de projeter son autorité primale. Nous entrons en guerre. Et une meute en guerre ne peut pas se permettre d'être faible. Elle ne peut pas se permettre de s'encombrer de fardeaux, ni de s'attendrir.
Ces mots m'écorchèrent l'oreille. Une angoisse fine, insidieuse, commença à s'insinuer dans mes veines. Ses yeux glissèrent de nouveau sur moi, mais cette fois, ils ne s'attardèrent pas. Ils balayèrent la tache de sang sur ma robe, puis se détachèrent de ma silhouette avec une froideur qui me donna la nausée.
— Les Ancêtres exigent que la lignée de l'Alpha soit pure. Ils exigent une Luna capable de courir avec la meute, de chasser dans la neige, de déchirer la gorge de nos ennemis s'ils osent franchir nos lignes. Une reine qui portera des héritiers forts, des loups au sang pur, qui ne reculeront devant rien pour protéger l'Aube !
Mon sang se glaça. Le froid mordant de la nuit sembla transpercer ma peau, s'infiltrant directement dans mes os. Une Luna capable de courir avec la meute.
Je n'avais pas de loup. Je n'avais jamais couru avec eux.
Mes doigts se crispèrent sur le tissu ruiné de ma robe. Non. Il jouait avec la foule. Il allait leur prouver que la force ne résidait pas seulement dans les crocs, mais dans la capacité à guérir, à soutenir, à anticiper. Il m'avait dit que j'avais plus de valeur qu'eux tous réunis. Il me l'avait promis.
— C'est pourquoi, ce soir, sous le regard de la lune de sang, je ne choisis pas seulement une compagne. Je choisis la mère de nos futurs guerriers. Je choisis la Louve la plus féroce de l'Aube !
Torin pivota sur le monolithe de granit. Il ne me regardait plus du tout. Son regard, brûlant d'une possessivité animale, était verrouillé à quelques mètres de moi, sur la droite.
— Monte sur la pierre de sacre et prends ta place à mes côtés, Elara !
L'air quitta mes poumons d'un seul coup, comme si je venais d'encaisser un coup de pied dans le ventre.
Le monde se mit à tourner au ralenti. Le hurlement de liesse qui jaillit de la gorge de centaines de métamorphes me parvint comme à travers un épais brouillard. Mes oreilles sifflaient. Mes yeux s'écarquillèrent, fixant la silhouette vêtue de cuir écarlate qui s'avançait avec la grâce arrogante d'une prédatrice victorieuse.
Elara.
Elle gravit les marches de pierre sans un regard pour moi. Ses hanches balançaient avec une assurance outrancière. Lorsqu'elle atteignit le sommet, Torin l'accueillit en posant une main lourde, infiniment possessive, sur sa nuque. Le geste était viscéral, territorial. Il inclina la tête, et Elara frotta délibérément sa joue et son cou contre le torse nu de l'Alpha.
L'acte de marquage olfactif se déroulait sous mes yeux. Les phéromones agressives de vanille écœurante d'Elara s'enroulèrent autour du cèdre puissant de Torin, fusionnant dans une déclaration publique qui me retourna l'estomac. Un grondement sourd, vibrant de satisfaction, émana de la poitrine de l'Alpha alors qu'il humait l'odeur de la louve blonde.
Une larme solitaire, brûlante de trahison, roula sur ma joue.
Je secouai la tête, incapable de comprendre. Six mois. Six mois de frôlements dans l'obscurité, de confidences murmurées, de promesses qu'il allait changer les lois, qu'il ferait de moi la première Luna humaine, que mon esprit valait toutes les bêtes du monde. Il s'était servi de moi. Il s'était abreuvé de ma dévotion, de mes soins gratuits pour ses hommes, de ma loyauté aveugle, tout en sachant pertinemment que le jour venu, il prendrait une reproductrice de sang pur pour satisfaire son ego et son peuple.
— Non... murmurai-je, la voix brisée, l'esprit fracturé par la douleur.
Le son ne franchit pas mes lèvres avec assez de force pour être entendu par la foule, mais l'ouïe surdéveloppée de Torin le capta. Ses yeux d'or quittèrent la gorge d'Elara pour plonger dans les miens.
Il y avait de la pitié dans son regard, l'espace d'une infime seconde, avant qu'elle ne soit impitoyablement écrasée par la fierté de l'Alpha. Je fis un pas en avant, m'éloignant du rang, m'exposant au regard de tous. Je m'en fichais. La douleur était si foudroyante que je n'avais plus aucun instinct de conservation.
— Torin... osai-je articuler un peu plus fort, défiant l'ordre naturel des choses.
L'atmosphère se figea. Les hurlements de joie de la meute moururent dans leurs gorges. Des centaines de regards prédateurs se tournèrent vers moi, choqués par l'affront. Une sans-loup qui osait interpeller l'Alpha en pleine Cérémonie de l'Éclipse, au moment de son union. C'était une hérésie.
Le visage d'Elara se tordit dans un rictus de haine pure. Elle fit mine d'avancer pour me corriger, un grognement féroce naissant dans sa gorge, mais Torin leva une main pour la stopper.
L'Alpha s'avança jusqu'au bord du monolithe, me dominant de toute sa hauteur. L'air autour de lui sembla s'épaissir. Son aura, d'ordinaire contenue, s'abattit sur moi avec la violence d'une enclume. La pression invisible de ses phéromones dominantes visa directement ma résistance physique. Mes épaules s'affaissèrent sous le poids. Mes genoux tremblèrent violemment, me suppliant de m'écraser au sol, de soumettre mon cou à son autorité, mais je restai debout, portée par le désespoir et une colère naissante.
— Connais ta place, Lyra, gronda-t-il, sa voix résonnant avec une cruauté métallique qui n'appartenait qu'au monstre qu'il cachait si bien.
— Tu avais dit... commençai-je, les larmes brouillant ma vue. Tu m'avais demandé d'être au premier rang.
Un murmure de moquerie parcourut la foule derrière moi. Je sentais leurs regards amusés, méprisants, percer mon dos comme autant de poignards d'argent. J'étais le divertissement de la soirée. La petite humaine pathétique qui avait cru pouvoir s'asseoir sur le trône des bêtes.
Torin ne cilla pas. Il durcit les traits de sa mâchoire, assumant pleinement la destruction qu'il orchestrait. Pour légitimer Elara devant une meute terrorisée par la guerre, il devait effacer toute trace de sa faiblesse pour moi. Il devait me broyer publiquement.
— Je t'ai demandé d'être au premier rang pour que tu sois le témoin de ce qu'est la véritable grandeur, déclara-t-il d'une voix forte, s'assurant que le moindre oméga en bordure de clairière entende ses paroles. Pour que tu comprennes, une fois pour toutes, pourquoi la nature t'a refusé le don de la métamorphose.
L'humiliation brûla mes veines comme de l'acide. Je reculai d'un pas, chancelante, ma respiration se bloquant dans ma poitrine.
— Tu es utile avec des herbes et des bandages, guérisseuse. Mais l'Aube a besoin de crocs pour survivre au Fléau.
Elara rit, un son cristallin et cruel qui fut repris par quelques sentinelles au premier rang. Leurs ricanements gutturaux se mêlèrent au crépitement des flammes. J'étais seule. Entourée de centaines de créatures capables de me déchiqueter en un instant, je n'avais jamais été aussi isolée de toute mon existence.
Torin passa un bras autour de la taille d'Elara, la collant contre son flanc d'un geste possessif qui arracha un ultime lambeau de mon cœur. Ses yeux dorés, froids comme l'hiver qui approchait, me fixèrent sans le moindre remords. Le verdict était tombé, implacable, destructeur. Il ne m'avait jamais aimée. Je n'étais qu'un passe-temps, une distraction commode dans l'attente du pouvoir.
Ses mots résonnèrent dans le silence de la meute : « Une reine forte n'a pas de place pour les infirmes. »

