Lune de cendres
Chapitre 2 • Chapitre 2 – L'Odeur de la Cendre
Chapitre 2 – L'Odeur de la Cendre
Chapitre 2 : L'Odeur de la Cendre
La lune de sang dominait le ciel, baignant la clairière d'une lumière écarlate qui donnait aux visages tendus des membres de la meute une allure démoniaque. Le silence était tel que je pouvais entendre le crépitement des torches et le souffle rauque des guerriers agglutinés autour de la pierre de sacre.
Torin me regardait. Ses yeux ambrés, incandescents sous l'éclipse, étaient fixés droit devant lui. Mon cœur battait à tout rompre contre mes côtes, un oiseau affolé dans une cage d'os. Mes mains, moites de sueur, se crispaient sur la coupe d'onguent sacré. Le moment était venu. Le moment où il allait prononcer mon nom, me hisser hors de ma condition de "sans-loup" pour me placer à ses côtés, au sommet de la hiérarchie.
Il ouvrit la bouche, sa poitrine massive se gonflant d'air pour porter sa voix de stentor jusqu'aux confins de notre territoire.
— La compagne que je choisis pour guider l'Aube est…
Un hurlement à glacer le sang déchira la nuit.
Ce n'était pas un cri de ralliement. Ce n'était pas un appel à la lune. C'était un son d'agonie pure, brutale, le gargouillis terrifiant d'un loup dont on est en train de broyer les os. Le cri provenait de la lisière sud de la forêt, là où commençaient les bois denses qui menaient à la frontière neutre.
L'illusion de triomphe éclata en un millier de morceaux.
La foule, d'abord figée de stupeur, explosa en un chaos indescriptible. Les guerriers à moitié transformés laissèrent libre cours à leurs instincts de protection, exhibant leurs crocs dans des grondements sourds, cherchant l'ennemi invisible. Sur la pierre de sacre, la posture de Torin changea du tout au tout. L'amant majestueux disparut pour laisser place à l'Alpha impitoyable. Ses pupilles se rétractèrent, et l'aura de domination qu'il dégagea fut si violente que plusieurs omégas autour de moi tombèrent à genoux.
— Aux armes ! rugit-il, sa voix dominant le tumulte. Gardes du périmètre, en position !
Les buissons en bordure de la place d'armes craquèrent violemment. Trois silhouettes titubèrent hors de l'obscurité. Deux sentinelles de la meute de l'Aube soutenaient un corps massif, un de nos éclaireurs d'élite, Garrick.
La vue de son état m'arracha un hoquet d'horreur. Garrick était coincé entre sa forme humaine et celle de loup, un cauchemar de fourrure éparse et de chair humaine tordue, incapable de maintenir sa métamorphose tant la douleur traumatique ravageait son système nerveux. Son flanc gauche n'était plus qu'un amas de viande déchiquetée, et son bras pendait à un angle contre nature, l'os blanc perçant la peau ensanglantée.
— Alpha ! hurla l'un des gardes en tombant presque sous le poids de son camarade. Une embuscade ! À la Frontière Noire !
Torin bondit du monolithe, atterrissant avec une grâce fauve à quelques mètres des blessés. Son regard balaya Garrick avant de se planter dans le mien, à travers la marée de loups paniqués.
— Lyra ! À la tente des guérisseurs ! Immédiatement !
L'ordre claqua comme un coup de fouet, chargé d'une autorité primale qui ne souffrait aucune hésitation. Mon rêve de couronne et de gloire s'évapora dans l'urgence du sang. Je n'étais plus la future Luna. J'étais la guérisseuse de l'Aube, et la mort venait de frapper à notre porte.
Je laissai tomber la coupe sacrée. L'onguent précieux se répandit sur la terre battue dans l'indifférence générale. Rassemblant le tissu de ma robe bleu nuit, celle que j'avais cousue avec tant d'espoir, je courus à perdre haleine vers le quartier de soin situé en retrait de la place centrale.
— Amenez-le sur la grande table ! hurlai-je aux deux sentinelles qui me suivaient péniblement.
La tente des guérisseurs était vaste, saturée d'odeurs d'herbes amères, de camomille et de résine, mais ces parfums familiers furent instantanément balayés par l'odeur métallique et écœurante du sang frais lorsque Garrick fut jeté sur la table de chêne.
— De l'eau bouillante ! Des linges propres, tout de suite ! aboyai-je aux deux jeunes apprenties qui tremblaient dans un coin.
Je déchirai l'ourlet de ma robe pour ne pas entraver mes mouvements. Mes mains, d'ordinaire si calmes, agissaient avec une précision mécanique, dictées par des années d'entraînement. Je saisis mes ciseaux en fer et commençai à découper les restes de la tunique de cuir de Garrick.
Ce que je découvris sous le tissu imbibé me fit frissonner.
Les blessures n'étaient pas l'œuvre de loups solitaires ou de bêtes sauvages. Les marques de griffes qui striaient son torse étaient titanesques. L'espacement entre chaque sillon de chair arrachée indiquait des pattes d'une taille inconcevable. La cage thoracique était à vif, et le muscle avait été cisaillé avec une précision chirurgicale et cruelle. Ce n'était pas un combat pour survivre. C'était un message. Une exécution laissée inachevée à dessein, pour que la victime revienne terrifier les siens.
Garrick convulsa, ses yeux se révulsant dans leurs orbites. Une mousse rosée bordait ses lèvres.
— Tiens bon, Garrick, murmurai-je en pressant un linge épais contre son cou pour stopper une hémorragie artérielle. Tu es sur le territoire de l'Aube, tu es en sécurité.
Je me penchai au-dessus de lui, mon visage à quelques centimètres de son torse mutilé pour évaluer la profondeur des entailles près de son cœur. C'est à cet instant précis que le monde autour de moi bascula.
En inhalant pour souffler sur la plaie avant d'y appliquer de l'alcool distillé, une odeur frappa mes récepteurs olfactifs avec la violence d'un bélier contre une porte de bois.
Elle ne provenait pas de Garrick. Elle ne venait pas de ma tente, ni de l'extérieur. Elle émanait directement des blessures. C'était l'odeur du monstre qui l'avait massacré. Le prédateur avait délibérément frotté ses phéromones sur le sang de sa victime, un marquage territorial d'une arrogance absolue, destiné à défier quiconque oserait soigner sa proie.
Le parfum m'enveloppa, lourd, sombre, abyssal.
C'était une fragrance de cendre volcanique et d'orage électrique. L'odeur du pin calciné après qu'un éclair ait frappé le cœur de la forêt, mêlée à la richesse de la terre noire retournée par des griffes immenses. C'était suffocant d'intensité. C'était l'odeur de la mort, de la guerre, de la sauvagerie à l'état pur.
Mais au lieu de me recroqueviller de terreur, mon corps tout entier se figea dans une paralysie stupéfaite.
Une onde de chaleur brutale, épaisse et brûlante, explosa dans le bas de mon ventre et remonta le long de ma colonne vertébrale. Mes doigts tremblèrent au-dessus de la plaie. Mon souffle se bloqua dans ma gorge.
Je n'avais pas de loup. Je n'avais jamais ressenti cet appel primal, cette soumission instinctive des sens face à un mâle dominant. Et pourtant, à cet instant précis, confrontée au simple fantôme olfactif de cet Alpha inconnu, chaque cellule de mon être humain hurla en réponse. La peau de ma nuque se hérissa violemment, comme si l'entité colossale qui possédait cette odeur se tenait juste derrière moi, son museau frôlant mon cou.
Un frisson incontrôlable parcourut mes bras. Mes pupilles se dilatèrent dans la pénombre de la tente. L'électricité statique de ses phéromones semblait crépiter sur ma propre peau, s'infiltrant dans mes pores, revendiquant l'espace, revendiquant l'air que je respirais. Je me surpris à incliner très légèrement la tête sur le côté, un geste de soumission involontaire, archaïque, dicté par un instinct que je ne savais même pas posséder.
C'était terrifiant. C'était enivrant.
— L-Le Fléau… cracha Garrick dans un gargouillis sanglant, me tirant brutalement de ma transe.
Il agrippa mon poignet avec une force désespérée, ses ongles s'enfonçant dans ma peau.
— Les yeux rouges… murmura-t-il, l'horreur pure déformant ses traits. Il est grand comme une montagne… Il n'a pas utilisé de magie… juste ses crocs…
Le pan de la tente fut arraché, laissant entrer une bourrasque de vent froid et la silhouette imposante de Torin. Il était suivi de près par Elara, dont le visage d'ordinaire hautain était marqué par une tension féroce.
L'irruption de mon futur compagnon aurait dû me rassurer. Elle aurait dû dissiper l'aura sombre qui polluait ma tente. Torin dégageait toujours ce parfum puissant de cèdre et de musc clair, une odeur d'Alpha qui commandait le respect de toute l'Aube.
Mais alors qu'il s'approchait de la table d'opération, une réalisation effroyable me frappa.
Le parfum de Torin n'arrivait pas à dissiper l'odeur de la cendre. Pire encore, il semblait s'y heurter et reculer. Les phéromones résiduelles de l'Alpha ennemi, bien qu'il soit physiquement absent, étouffaient l'aura de Torin dans mon propre espace. La présence fantomatique du Fléau dévorait la lumière dorée de l'Aube.
— Qui a fait ça ? gronda Torin, ses yeux ambrés brillant d'une rage impuissante face aux mutilations de son meilleur éclaireur.
Je relâchai le poignet de Garrick, mes mains couvertes de sang tremblant de manière incontrôlable. Je n'osais pas regarder Torin dans les yeux. Je me sentais souillée, coupable de la réaction physiologique honteuse que l'odeur de son ennemi venait de déclencher dans mes veines.
— Kaelen, répondit Elara d'une voix blanche en observant la taille des morsures. L'Alpha d'Obsidienne. Il a massacré la patrouille lui-même.
Le nom flotta dans l'air, chargé d'une malédiction vieille de dix ans. Kaelen. Le roi banni. Le boucher des Terres Mortes. Celui que l'on appelait le Fléau.
— Il a laissé son odeur sur lui, murmurai-je, ma voix n'étant plus qu'un souffle rauque. C'est un avertissement.
Torin s'avança et posa une main possessive sur mon épaule, voulant sans doute m'écarter du danger, ou peut-être affirmer son emprise devant la menace. Mais son contact me parut soudain… fade. Étranger. La chaleur de ses doigts ne rivalisait pas avec l'incendie invisible que la seule fragrance de Kaelen avait allumé dans mon sang.
— Sauve-le, Lyra, ordonna Torin, la mâchoire contractée. Et brûle ces vêtements. Je ne veux plus sentir la puanteur de cette bête sur mon territoire.
Il tourna les talons, emmenant Elara avec lui pour organiser les défenses, me laissant seule avec le blessé et les apprenties terrifiées.
Je me remis à l'ouvrage, suturant les chairs recousables, appliquant les onguents, tentant de stabiliser le pouls de Garrick. Mais mes gestes étaient devenus lents, presque flottants. Chaque fois que je me penchais sur la poitrine du guerrier mutilé, l'aura écrasante du prédateur m'enveloppait de nouveau, lourde, possessive, comme une caresse brutale dans l'obscurité.
Je fermai les yeux, luttant contre la chaleur anormale qui irradiait dans mon bassin et la chair de poule qui refusait de quitter ma nuque. L'absence de mon loup n'avait jamais été une barrière, semblait-il. Le monstre qui hantait la Frontière Noire venait de réveiller un abîme de désir et de terreur en moi, rien que par la signature de sa violence.
Une effluve de pin brûlé et de sang frais s'insinua dans mes poumons, et pour la première fois de ma vie, mon cœur s'emballa.

