Sang d'Obsidienne

Chapitre 3Chapitre 3 : Le Grimoire des Ombres

Sang d'Obsidienne

Chapitre 3 : Le Grimoire des Ombres

1920 motsKaelen (Voix Studio)

Elara La morsure de l'argent sacré n'était pas une simple blessure physique. C'était une excommunication de la chair. Échouée dans les entrailles de Néo-Paris, le dos pressé contre la paroi suintante du collecteur d'eaux usées, je sentais le poison divin remonter le long de mes méridiens magiques. L'eau croupie qui imbibait mes bottes empestait la rouille, l'ammoniaque et la décomposition, mais cette odeur n'était rien comparée à la senteur stérile, chimique et aveuglante qui irradiait de mon propre flanc. Là où la lame de l'Inquisiteur m'avait transpercée, ma chair ne saignait presque plus ; elle crépitait. Le mana est le sang de l'âme. Le mien avait toujours été une rivière dorée, chaude et vibrante, le fondement même de mon alchimie. À présent, sous l'assaut de la lumière purificatrice de l'Ordre, ma magie se calcinait. Je pouvais sentir la nécrose luminescente ronger mes cellules une à une. Si l'infection atteignait mon cœur, mon noyau exploserait, me laissant au mieux lobotomisée, au pire, réduite en un tas de cendres purifiées que le vent toxique de la ville balayerait avant l'aube. Calcule. Analyse. Trouve une putain d'équation. L'instinct de survie de l'alchimiste se heurtait au mur implacable de la réalité. Mon esprit, d'ordinaire capable de décomposer n'importe quelle matière en ses éléments premiers, tournait à vide. L'élixir de stase ? Pulvérisé. La poudre de quartz ? Inutile contre une affliction spirituelle de cette magnitude. Mes mains tremblaient d'une fièvre glaciale, mes doigts glissant sur le cuir poisseux de ma veste déchirée. C'est alors que mes phalanges effleurèrent un contour rigide dans la doublure secrète de mon manteau. Une décharge d'électricité statique remonta instantanément le long de mon avant-bras. Ce n'était pas la lumière incisive de l'Ordre. C'était lourd. Froid. Dense comme le vide qui sépare les étoiles. Le Grimoire des Ombres. Je l'avais exhumé six mois plus tôt, au cœur des catacombes condamnées du secteur 9, blotti entre les mains d'un hérétique dont les os avaient été fusionnés avec la roche par une chaleur impie. Je ne l'avais jamais ouvert. La simple aura qui émanait de sa reliure écailleuse suffisait à donner des vertiges à n'importe quel sorcier sain d'esprit. C'était un artefact interdit, le genre de relique occulte qui chuchotait dans le noir et promettait la suprématie au prix de l'âme. L'invoquer n'était pas une transaction, c'était un suicide absolu. Mais à cet instant précis, recroquevillée dans la boue, l'agonie me déchirant la poitrine, le suicide me parut être une forme de victoire. Je n'allais pas mourir purifiée. Je n'allais pas offrir cette satisfaction à ces fanatiques encapuchonnés. Si je devais brûler, ce serait de mon propre chef, consumée par une obscurité que leur fausse lumière ne pourrait jamais atteindre. D'un geste désespéré, je sortis le livre. Il pesait une tonne. Sa couverture n'était pas faite de cuir animal, mais d'une matière qui semblait absorber la faible luminosité des égouts. Au centre, incrusté directement dans la matière sombre, un grand Sceau d'Obsidienne palpitait faiblement. Ses arêtes étaient acérées, asymétriques, défiant toute géométrie sacrée. L'air autour de moi devint instantanément plus lourd. La pestilence des égouts s'effaça, remplacée par une odeur d'ozone crépitant et de soufre doux. Une pression atmosphérique insoutenable s'abattit sur mes épaules, comme si une entité colossale venait de poser son regard sur ma misérable existence. Je haletai, le souffle court, luttant pour maintenir mes yeux ouverts. La douleur de ma plaie irradia dans ma mâchoire. Fais-le. Était-ce ma propre voix dans mon crâne ? Ou le murmure insidieux du livre ? Je n'en savais rien et je m'en moquais. De ma main droite, je plongeai deux doigts nus directement dans la plaie luminescente de ma hanche. La douleur fut si fulgurante que ma vision se voila de rouge. J'étouffai un cri, m'arrachant un gémissement bestial, la gorge en feu. Lorsque je retirai mes doigts, ils étaient couverts d'un mélange impie : le rouge sombre de ma vitalité humaine, le résidu doré de ma magie mourante, et l'éclat blanc, cancéreux, de l'arme de l'Inquisiteur. Je posai le grimoire sur mes genoux tremblants et l'ouvris à la première page. Le vélin était d'une blancheur immaculée, immaculée et cruelle. Je pressai ma main ensanglantée contre le parchemin. Le choc en retour me coupa le souffle. Mon sang ne s'étala pas. Il fut aspiré. Bu par la fibre même du livre avec une voracité terrifiante. Une vibration sourde, un bourdonnement à la limite des basses fréquences que l'oreille humaine peut percevoir, fit trembler les murs du collecteur. Sous mes yeux écarquillés par la fièvre, les gouttes de mon sang commencèrent à bouger. Elles filèrent sur la page vierge comme des insectes écarlates, traçant des lignes d'une précision mathématique cauchemardesque. Un cercle se dessina. Puis un triangle inversé. Des runes aux angles agressifs apparurent, brûlant le papier non pas avec de la chaleur, mais avec un froid absolu. Elles s'illuminaient d'une lueur rougeoyante, pulsant au rythme erratique de mon cœur défaillant. La magie de l'artefact se déploya dans l'espace confiné. Une aura prédatrice, sombre et affamée, écrasa l'air ambiant. L'électricité statique fit hérisser les poils de ma nuque. L'énergie s'engouffra dans mon esprit, forçant une intrusion brutale, cherchant les mots d'un dialecte que je n'avais jamais appris. Mes lèvres se séparèrent d'elles-mêmes. L'incantation arracha ma gorge comme du verre pilé. — Ex chao, lux nigra... L'écho de ma propre voix me terrifia. Elle était doublée d'une résonance gutturale, ancienne, étrangère à l'humanité. Le grimoire réagit immédiatement. L'encre de sang se mit à fumer. Une brume d'obsidienne commença à s'échapper des pages, s'enroulant autour de mes poignets comme des chaînes immatérielles. — Sanguis meus, vinculum tuum. Chaque syllabe me coûtait une année de vie. Je sentais mon étincelle vitale être siphonnée, étirée à travers le voile de la réalité pour forger un pont dans le vide absolu. La lumière purificatrice dans ma plaie luttait, grésillant face à cette corruption primitive, mais l'obscurité du grimoire était un raz-de-marée face à une bougie vacillante. La température dans l'égout chuta brutalement. Une couche de givre noir recouvrit l'eau croupie. La présence invisible devenait de plus en plus dense, de plus en plus tangible. Une force de la nature, contenue depuis des millénaires, s'amassait juste derrière le tissu de l'univers, prête à tout pulvériser pour répondre à l'appel. L'odeur du soufre s'intensifia, enivrante, étouffante. Ma vision se rétrécit. L'épuisement total s'empara de mes membres. Je n'étais plus qu'un conduit, une porte béante faite de chair et de sang. — Aperi portas abyssi... L'obscurité jaillit du grimoire. Une colonne de ténèbres pures, striée d'éclairs silencieux, s'éleva jusqu'à la voûte en pierre, engloutissant tout l'espace autour de moi. La pression était telle que mes tympans faillirent éclater. Je basculai en arrière. La pierre glacée heurta mon crâne, mais je ne ressentis aucune douleur. Le vide m'absorbait. Au moment de perdre définitivement conscience, alors que mon aura dorée livrait son ultime soupir, je prononçai le dernier mot, le scellant de mon dernier souffle. — Veni. Kaelen L'éternité est une maladie qui vous ronge de l'intérieur. Dans l'Abysse, le temps ne s'écoule pas, il stagne. Il se fige en une épaisse mélasse de cendres et de fureur contenue. Assis sur le trône de basalte au centre de la Citadelle des Ombres, je regardais les rivières de magma serpenter lentement à travers les plaines noires de mon royaume. La chaleur était infernale, écrasante, parfaite pour forger la souffrance. Et pourtant, elle me laissait d'une froideur absolue. Je suis Kaelen, Prince des Démons, Seigneur des Flammes Noires, et l'architecte du chaos. Mon nom seul suffisait autrefois à faire trembler les fondations des empires mortels. Mais aujourd'hui... aujourd'hui, l'ennui menaçait de me consumer bien plus sûrement qu'une armée d'archanges. Les mortels étaient devenus d'une médiocrité affligeante. Leurs invocations étaient prudentes, pathétiques. Ils traçaient leurs cercles de sel avec des mains tremblantes, psalmodiant des protections inutiles, tout cela pour mendier quelques miettes de pouvoir, pour écraser un rival politique ou séduire une amante indifférente. Toujours des négociations mesquines. Jamais de grandeur. Jamais de véritable abandon. Je ne répondais même plus à leurs pitoyables appels, laissant les serviteurs de rang inférieur se repaître de ces âmes sans saveur. Je fermai les yeux, posant mon menton sur mon poing. Mes ailes — de vastes structures d'ombres tangibles, d'os écorchés et de plumes acérées comme de l'obsidienne — reposaient lourdement contre le dossier du trône. Sous mon épiderme, mon noyau de mana battait à un rythme lent, un océan de feu noir qui n'avait trouvé aucun exutoire digne de ce nom depuis des siècles. Un frisson soudain me parcourut l'échine. Je rouvris les yeux. L'air brûlant de la salle du trône venait de se figer. Il y eut un craquement. Silencieux, mais d'une violence cataclysmique. Une vibration éthérée qui fit trembler la roche volcanique sous mes bottes. Quelque chose venait de heurter le Voile. Je me redressai, l'iris de mes pupilles s'enflammant d'un rouge sanglant. Ce n'était pas une invocation ordinaire. Il n'y avait ni rituel de purification, ni barrière de confinement. Ce n'était même pas un appel structuré. C'était une putain de déchirure. Une lacération sauvage dans la trame de l'univers. Les effluves franchirent la faille en premier. Je fermai les paupières, humant l'espace avec la précision d'un prédateur affamé. Je sentis l'humidité putride d'un monde urbain en décomposition. L'odeur métallique de l'acier et des pluies acides. Puis vint la magie. Une signature arcanique éclatante. De l'or liquide. Une alchimie rebelle, tenace, vibrante d'une volonté de vivre si féroce qu'elle irradiait à travers les dimensions. C'était magnifique, exquis. Mais cette énergie était en train d'agoniser. Elle était parasitée. Une puanteur ignoble s'y mêlait : l'odeur rance, stérile et aveuglante de la Lumière Sainte. Le poison de l'Ordre. Une étincelle de pure rage traversa mes veines. Je haïssais l'Inquisition avec chaque once de mon immortalité. Leur prétendue sainteté n'était qu'une corruption déguisée en vertu. Et ils étaient en train d'exécuter une alchimiste dotée d'une aura d'une rareté absolue. L'audace de l'acte me frappa de plein fouet. Cette mortelle, à l'agonie, acculée par l'Ordre, n'avait pas cherché le salut divin. Elle n'avait pas supplié la pitié. Elle avait arraché une page de mon Grimoire, l'avait inondée de son propre sang corrompu et avait hurlé mon nom dans le vide. L'incantation résonna, non pas dans mes oreilles, mais directement dans mon noyau magique. Ex chao, lux nigra... C'était une agonie muée en colère. C'était un ordre. Une simple mortelle m'ordonnait de traverser. La connexion s'établit avec la force d'un câble d'acier enroulé autour de ma poitrine. Je pouvais ressentir sa douleur, une brûlure infâme qui dévorait ses canaux magiques. Je pouvais sentir son désespoir, et surtout, son refus catégorique de se soumettre. Mes lèvres s'étirèrent en un sourire carnassier. L'ennui s'évapora dans un brasier de pure adrénaline. Je laissai le lien s'ancrer dans ma propre aura. Je ne cherchai pas à résister. Bien au contraire. Je me levai de mon trône dans un bruissement majestueux de mes ailes noires. Le pouvoir afflua, répondant au tribut de sang avec la brutalité d'un ouragan. Je projetai mon essence astrale à travers la faille, plongeant dans l'interstice glacial qui séparait nos deux mondes. La mortelle venait de forcer les portes de mon royaume. Elle croyait peut-être invoquer un sauveur, une entité manipulable. Elle n'avait aucune idée du cataclysme qu'elle venait de déclencher. Elle ne savait pas qu'en m'offrant son sang, elle se condamnait à m'appartenir corps et âme. L'appel final me percuta comme un coup de bélier spatial. Veni. « Dans les ténèbres de l'Abysse, j'ouvris les yeux. Quelqu'un venait de m'offrir la clé. »