Sang d'Obsidienne
Chapitre 1 • Chapitre 1 : L'Alchimiste Traquée
Chapitre 1 : L'Alchimiste Traquée
La pluie de Néo-Paris avait ce goût métallique et poisseux propre aux villes qui pourrissaient de l'intérieur. Sous le faisceau grésillant d'un néon à l'agonie, je relevai le col de ma veste en cuir. L'eau ruisselait le long des murs de briques sombres de la ruelle, emportant avec elle la crasse d'une métropole où la magie était devenue le pire des crimes. Je fermai les yeux un instant, inspirant l'air saturé d'humidité et de pollution. Sous mon épiderme, le long de ma colonne vertébrale, ma propre magie palpitait au rythme lent et lourd de mon cœur. C'était une sensation enivrante, une chaleur liquide et dorée qui réclamait d'être libérée, de danser sur le bout de mes doigts, de consumer les ombres de cette ruelle. Une tentation de chaque seconde. Mais céder à cet appel, c'était signer mon arrêt de mort. L'Ordre ne pardonnait pas. Ici, dans les bas-fonds du secteur 4, les clochers de la Grande Cathédrale n'étaient que des lames d'argent déchirant le brouillard toxique du ciel. Les Inquisiteurs y siégeaient, drapés dans leur prétendue sainteté, traquant la moindre étincelle de mana non répertoriée. Je resserrai ma main autour de la fiole dissimulée au fond de ma poche. Le verre était tiède, chauffé par l'énergie résiduelle de l'élixir qu'elle contenait. Une concoction illégale, instable, née de l'interdit. L'alchimie n'était pas seulement une science pour moi ; c'était un acte de rébellion intime. Je me rappelai la nuit précédente, penchée sur mon chaudron de fortune dans la pénombre de ma planque. L'odeur du soufre doux se mêlant à la myrrhe, le crépitement de la poudre de quartz lorsqu'elle entrait en contact avec le sang de belladone. J'avais dû incanter à voix basse, laissant les syllabes anciennes rouler sur ma langue comme une liqueur capiteuse. Chaque mot de pouvoir avait fait briller les runes tatouées sur mes avant-bras d'une lueur dorée, une électricité statique dressant les poils de ma nuque. L'ivresse de la création pure. Une extase solitaire et dangereuse. Un bruit de bottes éclaboussant une flaque me tira de mes souvenirs. Mon corps se tendit instantanément, prêt à réagir. Le mana afflua dans mes veines, se massant derrière mes poignets, prêt à jaillir sous la forme d'un bouclier ou d'une lame ardente. Une silhouette voûtée émergea de la brume. Silas. Il tremblait. Son manteau était trempé, mais la sueur qui perlait sur son front blême n'avait rien à voir avec la pluie d'automne. Il jetait des regards paranoïaques par-dessus son épaule, ses yeux écarquillés trahissant le manque cruel de l'essence magique qu'il consommait en secret. — Tu l'as, Elara ? murmura-t-il d'une voix rauque, s'approchant presque trop près. Son haleine sentait l'alcool de contrebande et la peur. Je fis un pas en arrière, gardant une distance de sécurité. Dans ce métier, la confiance était une monnaie qui vous conduisait droit au bûcher. — J'ai ce que tu as demandé. Mais le prix a doublé, Silas. Les patrouilles de l'Ordre sont de plus en plus fréquentes près du canal. J'ai dû prendre des risques pour distiller la sève de lune. — Doublé ? s'étouffa-t-il. C'est du vol ! Tu sais très bien que je... — Je sais que tu es en vie parce que mes élixirs empêchent la corruption de tes poumons, le coupai-je d'un ton sec, sans élever la voix. La magie a un prix. Tu as les crédits ou pas ? Une étincelle de colère traversa son regard fiévreux. Pour une fraction de seconde, je perçus l'envie brutale de m'arracher la fiole des mains. Mon aura réagit avant même que j'en aie l'ordre conscient. Une décharge d'énergie invisible fit frissonner l'air entre nous, une pression atmosphérique qui sentait soudainement l'ozone et la foudre menaçante. Les yeux de Silas s'agrandirent, la menace l'ayant ramené à la réalité. Même sans rien montrer, la magie d'une sorcière en alerte pesait sur l'âme des simples mortels comme une chape de plomb. Il fouilla frénétiquement dans la doublure de son manteau et en sortit une bourse de cuir contenant des puces de crédits intra-traçables. — Prends, cracha-t-il. Donne-moi le flacon. Je pris la bourse d'une main, et de l'autre, je lui glissai la fiole. Le liquide à l'intérieur tourbillonnait, capturant la faible lumière du néon dans des volutes argentées. Au moment où nos doigts se frôlèrent, une sensation glaciale me parcourut l'échine. Pas à cause de Silas. Quelque chose venait de changer dans l'air. La pluie sembla soudain suspendue. Le murmure lointain de Néo-Paris s'étouffa. Une odeur stérile, chimique, comme celle de la javel mélangée à de l'encens froid, satura l'atmosphère. L'odeur de la Lumière Sainte. L'odeur de la mort. — Silas, murmurai-je, le souffle court. Pars. Maintenant. Mais il était trop tard pour lui. Il n'eut même pas le temps de décapsuler son précieux remède. Une détonation d'une violence inouïe pulvérisa le mur de briques à l'entrée de la ruelle. L'onde de choc me projeta au sol, m'arrachant un cri étouffé, tandis qu'une lumière blanche, aveuglante et contre nature, inondait les ténèbres. Je roulai sur le bitume mouillé, les paumes écorchées, le goût du sang explosant sur mes lèvres. — Au nom de la Pureté et de l'Ordre, soumettez-vous ! hurla une voix amplifiée magiquement, résonnant comme un chœur métallique. À travers mes cils plissés, je vis trois silhouettes émerger de la poussière et du halo divin. Des Inquisiteurs. Leurs armures lourdes, gravées de psaumes protecteurs, reflétaient la lumière de leurs Lames d'Argent. Des épées imprégnées de magie purificatrice, conçues spécifiquement pour cautériser les canaux de mana des sorciers. Silas hurla. Paniqué, il tenta de courir vers l'autre extrémité de la ruelle. — Hérétique en fuite ! clama l'un des soldats. Purgez la zone. Un trait de lumière aveuglante jaillit de la lame de l'Inquisiteur, traversant la pluie comme un laser. Il percuta Silas en plein dos. L'homme ne fit qu'un cri bref avant que son corps ne se consume de l'intérieur, ses cendres se mêlant instantanément à la boue de la ruelle. Mon sang se glaça. L'Ordre ne faisait plus de prisonniers dans les bas-fonds. C'était une exécution sommaire. Le chef de l'escouade tourna son casque sans visage vers moi. La fente horizontale de sa visière rougeoyait d'une fureur fanatique. — Une traîtresse du sang. La signature arcanique correspond. Capturez-la vivante pour l'Interrogatoire, ordonna-t-il. La panique voulut s'emparer de moi, mais l'instinct de survie, nourri par des années de clandestinité, prit le dessus. La chaleur dorée qui sommeillait dans mes veines rugit, exigeant d'être libérée. Je refusai de mourir ce soir. Je refusai de finir sur l'un de leurs bûchers de plasma. Je me redressai d'un bond, l'adrénaline effaçant la douleur de mes genoux meurtris. Les deux Inquisiteurs s'élancèrent vers moi, leurs épées fendant l'air avec un sifflement létal. — Ignis Umbra, murmurai-je. L'incantation était une caresse brûlante sur mes lèvres. Je claquai des mains. L'énergie accumulée dans mes paumes implosa. Une violente éruption de lumière dorée, tachetée de cendres, éclata entre moi et les soldats. Le flash alchimique était si intense qu'il grilla momentanément les senseurs de leurs casques et les repoussa en arrière dans un fracas d'armures froissées. L'odeur d'ozone satura l'air, masquant la sainteté de leur magie. C'était ma seule fenêtre de tir. Je fis volte-face et me mis à courir. Mes bottes martelaient le bitume, soulevant des gerbes d'eau toxique. Je bifurquai dans un dédale de ruelles plus étroites, enjambant des bennes à ordures rouillées et esquivant des câbles électriques qui pendaient comme des serpents morts. La pluie redoublait de violence, cinglant mon visage, alourdissant mon manteau de cuir. Mon cœur tambourinait contre mes côtes à en briser l'os. Derrière moi, j'entendis le rugissement des Inquisiteurs qui reprenaient leurs esprits. Et pire encore, le hurlement mécanique des Molosses de l'Ordre qu'ils venaient de lâcher. Des constructions de métal et de magie bénite, conçues pour traquer l'odeur du mana. Je devais masquer ma piste. Je puisai dans mes réserves, forçant le flux d'énergie dorée à refluer vers mon centre, enfermant ma magie à double tour dans mon propre corps. L'effort était herculéen, une douleur sourde irradia dans mes tempes. Refouler le pouvoir en pleine montée d'adrénaline donnait l'impression d'avaler du verre pilé. Mais c'était ça, ou être repérée comme un phare dans la nuit. Je pris un virage serré, dérapant sur une grille d'égout glissante, et m'engouffrai dans un passage couvert du Quartier des Épices. Les néons holographiques des échoppes fermées grésillaient autour de moi, projetant des couleurs criardes sur les flaques d'eau. Violet, rouge, cyan. Une fête foraine malade. Soudain, une présence m'effleura. Pas physique. Pas l'un des Inquisiteurs. C'était une sensation abyssale, sombre, infiniment ancienne. Alors que je courais à perdre haleine, le souffle court, je sentis un frisson glacial remonter le long de ma nuque, si distinct qu'il ressemblait à la caresse d'un doigt fantôme. L'air autour de moi chuta de plusieurs degrés. L'odeur de la ville disparut, balayée par des effluves de soufre chaud, de cendres volcaniques et d'une puissance brute, masculine, terrifiante. Pendant une fraction de seconde, le temps sembla se figer. Mon aura, que je m'épuisais à contenir, réagit avec une violence inouïe, pulsant vers cette source invisible comme si elle reconnaissait un prédateur… ou un maître. La tentation de m'abandonner à cette ombre fut si intense que mes genoux en tremblèrent. Une voix basse, vibrante comme un roulement de tonnerre lointain, sembla résonner non pas dans l'air, mais directement dans mon esprit, caressant mes pensées avec une arrogance magnétique. Une distraction fatale. Je trébuchai sur les pavés inégaux, m'arrachant à l'emprise de cette présence fantomatique. Je repris ma course effrénée, crachant le sang qui inondait ma bouche. Qu'est-ce que c'était que ça ? Une hallucination due à la surcharge magique ? Les aboiements métalliques des Molosses se rapprochaient. Ils avaient retrouvé ma trace. L'utilisation du sortilège flash avait laissé trop de résidus sur ma peau. Je grimpai sur des caisses en plastique empilées et me hissai sur le toit bas d'un atelier clandestin. Les tuiles étaient couvertes de mousse synthétique et extrêmement glissantes. Je courus sur les toits, sautant par-dessus les ruelles étroites, la pluie fouettant ma silhouette. Le panorama de Néo-Paris s'étendait autour de moi, une mer d'immeubles asymétriques transpercés par les projecteurs de l'Inquisition qui balayaient le ciel sombre. Mes poumons brûlaient. La fatigue musculaire commençait à gripper mes mouvements. Mon aura dorée, rebelle, envoyait de petites étincelles crépitantes sur mes phalanges, trahissant mon épuisement. Je ne pouvais plus maintenir le sceau de dissimulation bien longtemps. Si ma magie explosait à l'air libre pour me défendre, elle alerterait tous les mages de l'Ordre dans un rayon de dix kilomètres. J'aperçus le Pont des Pleureuses en contrebas. C'était ma seule issue vers le secteur neutre. Si je parvenais à traverser la Seine noire et toxique, je pourrais me fondre dans la Zone des Parias, là où même les Inquisiteurs hésitaient à patrouiller de nuit. Je m'élançai vers la corniche pour entamer ma descente le long d'une gouttière rouillée. C'est là que le piège se referma. Un mur de lumière pure et étincelante s'éleva soudainement du sol, formant une barrière infranchissable devant le pont. Un Dôme de Confinement. Je m'arrêtai net, les talons dérapant dangereusement sur le bord du toit. Mon souffle se bloqua dans ma gorge. Je me retournai avec l'énergie du désespoir. Sur le toit adjacent, de l'autre côté de la ruelle que je venais de sauter, cinq Inquisiteurs se tenaient immobiles. Leurs épées d'argent étaient dégainées, brillant d'une lueur fatale dans l'obscurité. Au milieu d'eux, un Commandeur de l'Ordre pointait un gantelet chargé de runes de lumière dans ma direction. Ils avaient anticipé mon itinéraire. J'avais couru droit dans leur nasse. — Fin de la traque, sorcière, résonna la voix implacable du Commandeur. Soumets-toi à la Purge. Je regardai le vide en dessous de moi. Quinze mètres de chute libre vers les pavés de la place Saint-Michel. Même si je survivais à l'impact, les Molosses m'y attendaient, leurs mâchoires d'acier dégoulinant d'une bave acide, prêts à déchiqueter ma chair pour se repaître de mon mana. Et devant moi, la barrière de lumière brûlerait mon âme si je tentais de la traverser. Je portai la main à la dague cachée dans ma botte, un geste dérisoire face à la puissance militaire déployée. Mon esprit alchimique tournait à une vitesse vertigineuse, cherchant une équation, une formule, un miracle qui pourrait me sortir de là. Rien. L'air était saturé de magie sainte, écrasant la mienne, l'étouffant comme une bougie sous une cloche de verre. Le Commandeur leva la main. Les Inquisiteurs bandèrent leurs arcs arbalètes, chargeant des carreaux d'argent pur, conçus pour empaler et paralyser les mages. Je fermai les yeux, sentant la pluie couler sur mes joues comme des larmes glacées. Je n'avais plus d'options. Plus de magie. Plus d'échappatoire. L'ombre colossale de la Grande Cathédrale sembla se pencher sur moi, juge implacable de ma défaite. Dans le silence lourd qui précédait l'ordre de tir, le mécanisme de la gigantesque horloge s'enclencha dans un grincement d'engrenages centenaires. Le premier coup résonna, vibrant dans l'air saturé d'eau, ébranlant jusque dans mes os. Les cloches sonnèrent minuit, et avec elles, ma sentence de mort.

