LE PACTE DES CORBEAUX

Chapitre 3Chapitre 3 – Les Portes Interdites

LE PACTE DES CORBEAUX

Chapitre 3 – Les Portes Interdites

2453 motsDouble POV

Chapitre 3 : Les Portes Interdites

Minuit sonna au grand clocher de Blackwood Academy, un glas sourd et métallique qui vibra jusque dans les fondations de pierre de mon dortoir.

À l’extérieur, la tempête n’avait rien perdu de sa rage. Les bourrasques d’automne fouettaient les vitraux centenaires de ma chambre minuscule avec une violence qui menaçait à tout instant de les faire voler en éclats. L’eau ruisselait sur le verre de plomb, déformant la lumière blafarde des lampadaires du parc en de longues traînées spectrales.

Assise en tailleur sur mon lit étroit, je fixais le vide. Le matelas, dur et affaissé, grinçait au moindre de mes mouvements. La chambre qu’on m’avait attribuée dans l’aile des boursiers n’était guère plus grande qu’un placard à balais glorifié, reléguée au dernier étage du bâtiment le plus vétuste du campus. Les murs transpiraient l'humidité, et le radiateur en fonte exhalait des râles asthmatiques sans jamais produire la moindre chaleur. C'était la place que l'élite m'avait assignée. Littéralement sous les toits, hors de leur vue, pour ne pas polluer leur horizon de velours et d'or.

Je passai une main nerveuse dans mes cheveux, resserrant l'élastique qui les maintenait en une queue-de-cheval stricte.

L’adrénaline de la journée commençait tout juste à refluer, laissant derrière elle une fatigue glaciale et un arrière-goût de cendre. Mon coup d’éclat dans l’amphithéâtre de Van Der Berg avait été un suicide social en direct. J’avais vu l'instant précis où les yeux d’Orion Sterling avaient vrillé. Ce n’était plus seulement du mépris de classe qu’il m’avait adressé ; c’était une condamnation à mort. J'avais pris un marteau de forgeron pour briser le miroir de son arrogance, et maintenant, je savais pertinemment que les éclats allaient me pleuvoir dessus.

Demain, la machine Sterling se mettrait en marche pour me broyer. Ses sbires, l'administration corrompue, les autres héritières... tous allaient fondre sur moi. Je n'avais pas le luxe d'attendre. Mon horloge venait d'accélérer. Je devais frapper vite, dans l'ombre, là où leur pouvoir aveuglant ne pouvait pas m'atteindre.

Je baissai les yeux vers la petite table de nuit bancale. À côté de la lampe de chevet à l'abat-jour jauni reposait une photographie cornée. C'était la seule chose de valeur que je possédais. Elara et moi, l'été de ses dix-huit ans. Elle souriait à l'objectif, ses yeux pétillants d'une intelligence brillante, le vent soulevant ses mèches claires. Elle avait été si fière d'être acceptée à Blackwood. Elle pensait que cette école était la clé d'un avenir radieux, l'ascenseur social qui nous sortirait de notre quartier miteux et des dettes écrasantes de notre mère malade.

Elle ne savait pas que Blackwood n'était pas une école, mais un abattoir pour ceux qui ne possédaient pas le bon nom de famille.

Le rapport officiel affirmait qu'elle s'était jetée du toit du vieux gymnase, terrassée par la pression académique et la perte soudaine de sa bourse d'études. Un mensonge cousu de fil blanc, financé par les millions d'un conseil d'administration pressé d'étouffer le scandale. Elara n'était pas suicidaire. Elle était une combattante. Et surtout, dans son dernier message vocal, effacé par la police mais dont j'avais mémorisé chaque intonation, elle ne pleurait pas de désespoir. Elle haletait de terreur. Elle fuyait quelqu'un.

Je refermai la main sur le cadre en bois de la photo, y puisant la rage nécessaire pour étouffer ma propre peur.

C'est pour toi, Elara. Je brûlerai leur foutu empire jusqu'aux fondations.

Je me levai d'un bond. J'enfilai un legging noir épais, un pull à col roulé sombre et mes bottines de combat. Aucun uniforme, aucune étiquette. Je glissai une petite lampe torche tactique dans la poche de mon blouson, ainsi qu'un trousseau de crochets que j'avais appris à manier avec une précision chirurgicale dans les ruelles de mon enfance.

Le couvre-feu était tombé à vingt-trois heures. À cette heure-ci, le campus de Blackwood était sous la juridiction des Préfets de Nuit. Une milice d'élèves triés sur le volet, dévoués corps et âme à la hiérarchie imposée par les Corbeaux d'Orion Sterling. Être prise hors des dortoirs signifiait l'expulsion immédiate. Pour moi, cela signifiait l'échec de ma promesse.

J'entrebâillai la porte de ma chambre. Le couloir des boursiers était plongé dans l'obscurité et un silence de tombe. Je me glissai à l'extérieur, mes semelles en caoutchouc n'émettant qu'un murmure imperceptible sur le lino usé.

Je devais atteindre l'Aile Ouest.

C’était la partie la plus ancienne de l’académie, condamnée depuis un mystérieux incendie dans les années quatre-vingt-dix. L'administration prétendait que la structure était instable, justifiant ainsi les lourdes grilles de fer noir qui en barraient les accès. Mais selon les rumeurs glaçantes qui circulaient parmi le petit personnel de nettoyage — ceux qui connaissaient la vraie crasse de Blackwood —, l'Aile Ouest n'était pas abandonnée. Elle était réservée. C'était là que les fondateurs originels avaient bâti leurs salles d'archives privées, et là que les Corbeaux se réunissaient en secret. Et surtout, c'était dans cette direction qu'Elara s'était enfuie la nuit de sa mort.

Je descendis l'escalier de service, évitant soigneusement la troisième et la septième marche dont je savais qu'elles grinçaient, une habitude prise après des semaines d'observation paranoïaque.

En atteignant le rez-de-chaussée du bâtiment principal, l'atmosphère changea. Finis le plâtre écaillé et le bois pourri. Je pénétrai à nouveau dans le ventre de la bête. Le marbre noir des couloirs reflétait la lueur de la lune qui perçait brièvement les nuages orageux. Les immenses portraits à l'huile des directeurs successifs, tous issus des mêmes cinq lignées dynastiques, semblaient me dévisager depuis les murs tendus de soie cramoisie. Leurs regards peints débordaient de ce même mépris de classe, froid et inquisiteur, que je venais d'affronter chez Orion.

Soudain, un éclat de voix masculin brisa le silence à quelques mètres devant moi, suivi du grésillement d'un talkie-walkie.

Des Préfets.

Mon cœur fit un bond douloureux contre mes côtes. Je me jetai dans l'alcôve d'une statue en bronze représentant Athéna, m'aplatissant contre le mur de pierre glacé. L'ombre de la déesse me dissimula juste à temps.

Deux garçons en blazer noir — l'uniforme nocturne de la garde d'élite — apparurent au croisement du corridor. L'un d'eux jouait négligemment avec une matraque télescopique, un privilège absurde et terrifiant accordé par le doyen pour "maintenir l'ordre".

— ... te dis qu'il était dans une rage noire, chuchotait le plus grand, la voix vibrante d'une excitation malsaine. J'étais dans l'amphi. La boursière l'a humilié devant tout le monde. Sterling n'a pas desserré les mâchoires de la journée.

— Elle est morte, ricana le second. Je lui donne quarante-huit heures avant qu'elle ne supplie à genoux de quitter l'académie. Les gars ont déjà commencé à préparer son comité d'accueil pour le petit-déjeuner demain.

— Ouais, bah j'espère qu'elle résistera un peu. C'est chiant quand ils craquent trop vite. Tu te souviens de l'autre, l'année dernière ? La blonde ? Elle a fini par sauter du toit, on n'a même pas pu finir de s'amuser.

Un frisson d'horreur pure me glaça le sang. Mes ongles s'enfoncèrent si fort dans les paumes de mes mains que j'en ressentis une douleur aiguë. Elara. Ils parlaient d'elle comme d'un jouet cassé. Je ravalai un haut-le-cœur, la bile me brûlant la gorge. Une pulsion suicidaire me poussa l'espace d'une seconde à sortir de ma cachette pour leur briser les genoux, mais je m'efforçai de respirer lentement, très lentement. Pas de bruit. Pas maintenant.

Je fermai les yeux, me forçant à endurer leur rire sadique qui résonnait dans le couloir comme un crachat. Orion Sterling et ses chiens. Ils n'étaient pas seulement arrogants ; ils étaient fondamentalement pourris, protégés par l'impunité absolue que conféraient leurs comptes en banque illimités.

Le bruit de leurs pas vernis finit par s'estomper dans l'aile nord.

Je rouvris les yeux, le regard plus dur, plus déterminé que jamais. Ils voulaient la guerre ? Ils l'auraient. Mais je ne jouerais pas selon leurs règles.

Je m'extirpai de l'ombre de la statue et repris ma progression silencieuse, longeant les murs, me fondant dans chaque zone d'obscurité. Cinq minutes plus tard, j'atteignis la frontière de l'Aile Ouest.

Le corridor s'achevait brutalement sur une imposante grille en fer forgé, dont les barreaux épais comme mon poignet grimpaient jusqu'au plafond voûté. Au centre, un énorme cadenas à l'ancienne condamnait le passage, enroulé dans une chaîne oxydée. Au-delà de cette barrière, il n'y avait plus de lustres en cristal ni de moquette épaisse. Seulement les ténèbres, une odeur de moisissure persistante et la poussière accumulée de plusieurs décennies.

Je sortis ma lampe tactique. Je ne l'allumai pas, préférant me fier à la faible clarté qui filtrait des fenêtres éloignées, et j'empoignai le cadenas. Il était froid, lourd, et sentait le métal rouillé. Mais en y glissant les doigts, je remarquai une anomalie.

L'anneau du cadenas ne présentait aucune trace de poussière. Le métal était même légèrement poli par endroits. L'illusion d'abandon était parfaite pour un œil non averti, mais pour quelqu'un qui avait passé son enfance à crocheter les compteurs électriques de son immeuble pour rétablir le courant, le message était clair : cette porte était ouverte régulièrement.

Je sortis mes outils, insérai le tenseur et la pointe dans la serrure. Un clic. Deux clics. Trois secondes plus tard, le mécanisme céda avec un bruit sourd. Je déroulai la chaîne avec une lenteur extrême pour éviter que les maillons ne s'entrechoquent, puis je poussai la lourde grille.

Elle pivota sur ses gonds avec un grincement sinistre qui me fit serrer les dents. L'écho mourut dans les entrailles du bâtiment interdit.

Je me faufilai à l'intérieur et repoussai la grille derrière moi, replaçant le cadenas pour qu'il ait l'air verrouillé de l'extérieur. Dès l'instant où je posai le pied dans l'Aile Ouest, la température chuta brutalement de plusieurs degrés. L'air ici était vicié, immobile, chargé d'une électricité résiduelle qui me fit frissonner.

J'allumai ma torche, réglant le faisceau sur l'intensité minimale, et le braquai sur le sol. Mon instinct ne m'avait pas trompée. Sur les dalles de pierre recouvertes de poussière blanche, un chemin se dessinait très nettement. Des empreintes de pas, récentes, qui menaient toutes vers les profondeurs de l'aile. Des chaussures de ville, chères.

Je suivis la piste.

Les couloirs de l'Aile Ouest semblaient ne jamais en finir, se tordant comme les artères d'une créature morte. Les salles de classe que je dépassais étaient figées dans le temps. Des chaises renversées, des tableaux noirs mangés par le salpêtre, des lambeaux de papier peint suspendus comme de la chair en décomposition. L'orage à l'extérieur redoublait de violence, le vent s'engouffrant par les vitres brisées avec des sifflements de banshee. C'était le décor parfait pour y cacher les pires secrets d'une académie bâtie sur des fondations d'os et d'or.

Les empreintes de pas finirent par me conduire au bout du couloir principal, devant une monumentale porte en chêne à double battant. Contrairement au reste de l'aile, cette porte était dans un état impeccable. Le bois était ciré, et les ferrures ne présentaient aucune trace de rouille. Au-dessus du linteau, un blason sculpté dans la pierre attirait l'œil : un corbeau enserrant un globe terrestre dans ses serres.

Le symbole de la dynastie Sterling. Le sceau du Roi d'Obsidienne.

J'éteignis ma lampe torche. Mon cœur tapait dans mes tempes avec la force d'un marteau-piqueur. S'il y avait quelqu'un derrière cette porte, j'étais finie. J'imaginai un instant le regard gris et polaire d'Orion, la façon dont il me fixerait dans cette pénombre, avec ce mépris absolu qui lui tenait lieu de système respiratoire.

Je collai mon oreille contre le panneau de chêne. Rien. Aucun son, aucune respiration, aucun chuchotement. Juste le tambourinement régulier de la pluie sur le toit.

Je saisis la poignée en fer forgé. Elle céda sans résistance, silencieusement, trahissant un mécanisme d'ouverture parfaitement huilé. Je poussai le battant et me glissai à l'intérieur de la pièce.

L'odeur me frappa la première. Un parfum lourd, suffocant, mélangeant la cire d'abeille fondue, l'encens froid et quelque chose de plus âcre, de cuivré. L'odeur du sang séché.

Je rallumai ma lampe torche, la main légèrement tremblante. Le faisceau lumineux déchira les ténèbres et balaya l'espace.

Ce n'était pas une salle de classe, ni une archive. C'était une chapelle.

Mais elle n'avait plus rien de sacré. L'architecture gothique d'origine, avec ses voûtes en croisée d'ogives, avait été détournée, pervertie pour servir les desseins d'une caste qui se croyait supérieure aux dieux eux-mêmes. Les bancs de prière avaient été arrachés et entassés dans un coin pour laisser place à un vaste espace vide, tapissé de tapis persans dont la valeur inestimable contrastait avec la décrépitude des murs.

Les vitraux de la chapelle représentaient autrefois des scènes bibliques. Ils avaient été systématiquement profanés. Les visages des saints étaient grattés, remplacés par des éclaboussures de peinture noire ou d'une substance plus sombre encore. Au fond de la salle, là où aurait dû trôner un crucifix bienveillant, se dressait une gigantesque tapisserie arborant le corbeau de la famille Sterling, brodé de fil d'argent sur un fond d'un rouge écarlate.

L'atmosphère était étouffante. Ce lieu transpirait l'arrogance, le vice et l'élitisme dans sa forme la plus pure et la plus destructrice. C'était ici qu'ils régnaient, la nuit, à l'abri du regard des mortels. Ici qu'ils scellaient leurs alliances, ici qu'ils détruisaient des vies pour s'amuser.

C'est ici qu'elle était venue. J'en étais soudain certaine, d'une certitude viscérale, absolue.

Mon faisceau lumineux s'arrêta brusquement sur le centre de la pièce.

Un immense bloc de marbre noir, parfaitement poli, servait d'autel profané. Il était entouré de dizaines de candélabres en argent massif, dégoulinants de cire écarlate séchée, donnant l'illusion morbide que des larmes de sang figeaient la scène. Sur les rebords de l'autel, je distinguai des coupelles contenant des restes de cendres, et des calices renversés.

Mais ce ne fut ni la cire, ni les cendres qui glacèrent définitivement le sang dans mes veines.

Je m'approchai lentement de l'autel, mes bottines étouffées par l'épaisseur du tapis persan. Chaque pas me coûtait une énergie folle, comme si l'air lui-même résistait à mon avancée, refusant que je découvre la vérité. La main tremblante, je dirigeai le halo de ma lampe torche directement sur la surface lisse et froide du marbre noir.

Au beau milieu de l'autel, mis en évidence avec une mise en scène macabre, reposait un objet solitaire.

Une chaîne délicate, tressée de métal clair, brisée au niveau du fermoir.

Je cessai de respirer. Mes doigts, soudain engourdis par une douleur fantôme, effleurèrent le bord de la pierre sans oser s'approcher davantage, comme si l'objet allait m'irradier. Mon monde s'effondrait et se reconstruisait dans la même seconde, remplaçant mes dernières lueurs d'incertitude par une soif de vengeance inextinguible.

Sur l'autel profané, brillait le bracelet en argent que ma sœur portait le jour de sa mort.