LE PACTE DES CORBEAUX

Chapitre 1Chapitre 1 – L'Ombre de Blackwood

LE PACTE DES CORBEAUX

Chapitre 1 – L'Ombre de Blackwood

2174 motsDouble POV

Chapitre 1 : L'Ombre de Blackwood

La pluie s’abattait sur les grilles monumentales en fer forgé avec la violence d’un avertissement.

Blackwood Academy.

Le nom s’étalait en lettres d’or terni sur l'arche de pierre noire qui surplombait l'entrée, flanquée de deux gargouilles dont les sourires carnassiers semblaient se moquer de ma présence. Le taxi déglingué qui m’avait déposée au pied de la colline venait de disparaître dans la brume épaisse, emportant avec lui le dernier lien qui me rattachait au monde réel. Mon monde. Celui des fins de mois étouffantes, des appartements minuscules et des factures impayées.

Je resserrai la sangle de mon sac en toile délavée sur mon épaule. L'eau glaciale s'infiltrait déjà à travers le col de mon manteau bas de gamme, mais je ne frissonnai pas. Le froid qui me rongeait de l’intérieur, depuis ce coup de téléphone funeste il y a six mois, était bien plus mordant que n'importe quelle tempête d'automne.

Je poussai le portillon piéton incrusté dans la grille principale. Le métal grinça, un son lugubre qui résonna dans l'allée bordée de cyprès centenaires. Sous mes bottes de cuir usées, le gravier blanc crissa. C’était le son de ma transgression. Je n’avais rien à faire ici. Mon ADN ne correspondait pas aux normes exigées par cette institution vieille de trois siècles. Je n’avais ni particule, ni compte en banque offshore, ni parents influents siégeant au conseil d'administration. J’avais une bourse au mérite. Une aumône jetée au visage de la plèbe pour que Blackwood puisse conserver son abattement fiscal et sa façade de fausse méritocratie.

Soudain, un rugissement de moteur déchira le silence poisseux du domaine. Un bolide noir, racé, aux vitres teintées, me frôla à une vitesse indécente, soulevant une gerbe d’eau boueuse qui vint s’écraser contre le bas de ma jupe plissée. La voiture freina brusquement un peu plus loin, les pneus hurlant sur le bitume parfait de la cour d'honneur, avant de se garer avec une arrogance crasse devant le perron en marbre du bâtiment principal.

Je serrai les poings, ignorant l'eau sale qui gouttait sur mes collants. Première leçon de Blackwood : ici, les prédateurs ne s'excusent jamais d'éclabousser les proies.

Je repris ma marche, le regard fixé sur la silhouette imposante du manoir central. Des tours de style gothique perçaient le ciel gris, les fenêtres en ogive brillaient d'une lumière chaude et artificielle, et le lierre pourpre qui étranglait les murs de pierre donnait à l'édifice l'allure d'une bête endormie, repue du sang de ses élèves. C’était ici qu'elle avait étudié. C’était ici qu'elle avait souri, qu'elle avait espéré, et c’est ici qu'elle avait trouvé la mort.

Suicide, avait conclu le rapport de police avec une hâte suspecte. Meurtre, hurlait chaque cellule de mon corps.

J'atteignis enfin les lourdes portes en chêne massif. Je pris une grande inspiration, remplissant mes poumons de l'odeur de terre mouillée et de feuilles mortes, puis je poussai le vantail de toutes mes forces.

Le hall principal de Blackwood m'avala.

Le contraste fut instantané, brutal. Je passai des ténèbres glacées de la tempête à une chaleur étouffante, saturée de parfums de créateurs et de murmures feutrés. L'espace était gigantesque. Un plafond voûté soutenu par des colonnes de marbre noir, des lustres en cristal qui jetaient des éclats coupants sur le sol en damier, et un escalier monumental à double volée qui trônait au centre, tel un autel dédié à l'élitisme.

Mais ce qui frappait le plus, ce n'était pas l'architecture. C'était eux.

L'élite.

Des dizaines d'étudiants se tenaient là, par petits groupes éparpillés, attendant le discours de rentrée du doyen. Ils portaient tous l'uniforme strict de Blackwood : blazer bleu nuit orné de l'écusson brodé au fil d'argent, chemise d'un blanc immaculé, cravate rayée pour les garçons, jupe plissée et lavallière pour les filles. Mais sur eux, le tissu tombait différemment. Leurs blazers étaient cintrés sur mesure, ajustés au millimètre près. Leurs chaussures brillaient d'un cuir hors de prix. Leurs montres valaient le prix de la maison de mon enfance.

Et au milieu de cet océan de perfection asymétrique, j’étais l'anomalie géométrique. La tache sur le tableau de maître. Mon uniforme, fourni par l'intendance des boursiers, était légèrement trop grand aux épaules. Le tissu était rêche, sans doute un mélange synthétique qui jurait avec la laine vierge de mes pairs. Mes cheveux, alourdis par la pluie, encadraient mon visage pâle sans aucune élégance.

En quelques secondes, l'atmosphère de la pièce se modifia. C'était imperceptible d'abord, une légère baisse de volume dans les conversations, puis un mouvement collectif de têtes qui se tournaient dans ma direction.

Les regards convergèrent vers moi. Ils ne portaient aucune curiosité bienveillante. C'était une évaluation chirurgicale. Ils scannaient mes vêtements, mes chaussures, l'usure de mon sac, la raideur de ma posture. Le verdict tomba, silencieux mais assourdissant : Indésirable.

Une fille grande, blonde, à la beauté glaçante de magazine de mode, se détacha d'un groupe appuyé contre une cheminée éteinte. Elle s'avança lentement, le son de ses talons claquant sur le marbre avec une régularité de métronome. Son regard balaya ma jupe éclaboussée de boue.

— Tu as dû te tromper d'entrée, lâcha-t-elle avec une moue de dégoût parfaitement maîtrisée. L'accès pour le personnel de ménage et les livraisons, c'est par l'aile de service, à l'arrière.

Quelques rires étouffés, cruels et tranchants, s'élevèrent dans son dos. Ses courtisans. Des héritiers qui n'avaient jamais eu à se battre pour rien dans leur vie, si ce n'est pour obtenir la meilleure table dans les clubs privés de la capitale.

Je ne cillai pas. L'adrénaline effaça instantanément le froid de mes os. Je laissai glisser mon sac mouillé sur le damier immaculé du sol, le bruit mat brisant le concert de ricanements.

— Et toi, tu as dû te tromper de siècle, répliquai-je, la voix calme, dénuée de la moindre inflexion de peur. Le concours de la reine des glaces la plus prétentieuse s'est terminé en 1999. Mais je suis flattée de voir que tu inspectes la propreté des sols avec autant d'attention. Tu veux un balai ?

Un silence de mort s'abattit sur le périmètre immédiat. La blonde cligna des yeux, comme si je venais de la gifler avec un gant de plomb. Son masque de suffisance se fissura pour laisser place à une indignation pure et sincère. On ne lui parlait jamais ainsi. On ne leur parlait jamais ainsi. J'étais une souris qui venait de mordre le chat.

— Tu ne sais pas à qui tu parles, boursière, siffla-t-elle, ses yeux bleus rétrécis par la haine.

— Je l'ignore, en effet. Et l'avantage, c'est que ça m'est totalement égal.

Je soutins son regard avec la froideur d'une lame. Je n'étais pas venue pour me faire des amis. Je n'étais pas venue pour m'intégrer, ni pour survivre. J'étais venue pour creuser. Et si je devais marcher sur les egos fragiles de la noblesse de campus pour y parvenir, je le ferais avec des crampons.

Elle ouvrit la bouche pour rétorquer, sans doute pour m'anéantir avec une menace impliquant le compte en banque de son père, mais les mots moururent dans sa gorge.

L'atmosphère dans le hall monumental venait de changer radicalement. Ce n'était plus la tension électrique d'une petite joute verbale. C'était autre chose. L'air s'était épaissi. La température venait de chuter en dessous de zéro.

Les conversations restantes s'éteignirent brusquement. Un silence absolu, presque religieux, envahit l'espace. Les élèves s'écartèrent, formant une allée humaine, le regard baissé ou fixement rivé vers les lourdes portes d'entrée qui venaient de s'ouvrir à nouveau.

Même la blonde arrogante devant moi recula d'un pas, son attention détournée de ma misérable existence pour se concentrer sur les nouveaux arrivants.

Je tournai lentement la tête.

Ils étaient quatre. Mais un seul absorbait la lumière.

Il avançait au centre de son groupe, sans précipitation, chaque pas calculé, puissant, impérial. Il portait l'uniforme de Blackwood, mais il l'habitait comme une armure. La veste bleu nuit épousait la carrure large de ses épaules avec une insolence faite sur mesure. Sa cravate était nouée avec une perfection rigide, sans le moindre pli. Il était grand, d'une beauté sombre et dévastatrice, le genre de beauté qui ne suscitait pas le désir, mais l'instinct de survie.

Ses cheveux d'un noir d'encre, légèrement humides de pluie, étaient coiffés en arrière, dégageant un visage aux traits si nets et si tranchants qu'ils semblaient avoir été taillés dans l'obsidienne. Sa mâchoire était crispée, dure, impitoyable. Mais c'étaient ses yeux qui figeaient le sang dans les veines. D'un gris tempête. D'un acier froid et dénué d'âme.

Orion Sterling.

Le Roi du Campus. L'héritier de la dynastie la plus ancienne et la plus corrompue du pays. Le fils de l'homme qui tenait l'économie nationale entre ses griffes. Et, accessoirement, le nom qui revenait en boucle dans les derniers jours de ma sœur.

Il marchait au milieu du hall comme s'il en possédait chaque particule de poussière. Et factuellement, c'était le cas. Ses trois compagnons — des ombres dangereuses et silencieuses, ses lieutenants, ses "Corbeaux" — le suivaient avec une loyauté de chiens de garde, prêts à déchiqueter quiconque oserait entraver la route de leur maître.

La foule s'écartait devant lui, une mer Rouge de vestes bleues se fendant devant son prophète obscur. Le mépris qu'il irradiait était palpable. Il ne regardait personne. Il ne saluait personne. L'élite elle-même se courbait devant lui.

Je restai plantée au milieu de l'allée centrale.

Mon cerveau me hurlait de m'effacer. Mon instinct de conservation m'ordonnait de reculer, de fusionner avec le marbre froid, de baisser les yeux comme les autres moutons terrifiés de ce troupeau doré.

Mais mes pieds refusèrent de bouger. La rage, incandescente, pure et destructrice, s'embrasa dans mon ventre. Cet homme, ce garçon arrogant qui marchait sur le monde, était le sommet de la pyramide qui avait broyé ma famille.

Il continua d'avancer. Trente mètres. Vingt mètres. Dix mètres.

Toujours au centre. Toujours dans l'axe. Mon axe.

S'il ne déviait pas, il allait me percuter de plein fouet. Si je ne reculais pas, l'impact était inévitable. Les murmures choqués commencèrent à enfler autour de moi. Les héritiers retenaient leur souffle, stupéfaits par l'audace suicidaire de la roturière qui refusait de céder le passage au monstre de Blackwood.

Cinq mètres. Trois mètres.

Je redressai le menton, verrouillant mes genoux tremblants, les mains moites serrées dans les poches de mon manteau détrempé.

À un mètre à peine de moi, Orion Sterling s'arrêta.

Le silence qui s'ensuivit fut d'une violence inouïe. Il était si proche que je pouvais sentir l'odeur de son parfum. Quelque chose de sec, de boisé, mâtiné de bergamote froide et de pluie. Une odeur de pouvoir absolu. L'espace entre nous crépitait d'une énergie statique, agressive.

Il baissa lentement la tête pour planter son regard dans le mien.

Le choc thermique fut total. Ses iris gris me frappèrent de plein fouet. Il n'y avait aucune colère en eux. Aucune curiosité. Aucune surprise. Il y avait seulement un vide abyssal, un mépris si vaste et si profond qu'il menaçait de m'engloutir. C'était un froid polaire. Un blizzard silencieux conçu pour paralyser sa proie.

Je soutins son regard. Je refusai de cligner des yeux. Je rassemblai chaque once de rancœur, chaque nuit passée à pleurer dans le noir, chaque centime compté pour payer l'enterrement de ma sœur, et je le projetai dans mes prunelles. Je voulais qu'il voie que je ne me soumettrais pas. Que je n'étais pas une de ces filles de bonne famille qu'il pouvait détruire d'un claquement de doigts.

Ses yeux se rétrécirent d'une fraction de millimètre. Une micro-expression. Presque imperceptible. Son visage restait un masque de marbre parfait, mais la tension de sa mâchoire trahissait un infime agacement face à l'obstacle dérisoire que je représentais.

Personne ne respirait dans le grand hall. L'attente était suffocante, une corde tendue à l'extrême, prête à rompre.

Lentement, avec une lenteur exaspérante et délibérée, Orion fit un demi-pas de côté. Un effacement minimaliste, géométrique, tout juste suffisant pour éviter le contact physique avec mes vêtements mouillés, comme s'il craignait que ma pauvreté ne soit contagieuse.

Il me contourna dans un silence de cathédrale. Son bras, gainé de laine sombre, passa à quelques millimètres du mien, sans jamais me frôler. Il n'y eut aucun contact. Seulement le sillage glacial de son déplacement qui fit frissonner les poils sur mes bras.

Ses Corbeaux le suivirent, me jetant des regards obliques, un mélange de moquerie et de pitié funèbre.

Je me retournai pour le regarder s'éloigner vers le grand escalier. Son dos était large, sa posture droite, insensible au chaos silencieux qu'il venait de déclencher. Il montait les marches une à une, s'élevant littéralement au-dessus de la masse, reprenant sa place naturelle au sommet de l'Olympe corrompu.

Mon cœur battait à tout rompre contre mes côtes, un rythme sauvage et primitif. J'avais froid, j'étais trempée, j'étais seule au milieu d'un territoire hostile, et l'homme le plus dangereux du pays venait de marquer notre première rencontre de son sceau de glace.

Il m'a regardée comme on regarde un insecte à écraser. Mais moi, je suis venue pour détruire sa ruche.